19/02/2015

1.2 Manifestations avec des caractéristiques partagées par les marches de l'Entre-Sambre-et-Meuse: Fritchapèle (Froidchapelle) (au Laetare)

in : Commission Royale belge de folklore, T9-14, 1956-1961, p.81-183

Analyse  Morphologique des Feux de Carême dans la Wallonie Occidentale

Roger PINON

 

APRES LA COMBUSTION.

Le bal du grand feu est, à Froidchapelle, l’occasion, à minuit, de la mise aux enchères des postes de cantinier et cantinière du cortège carnavalesque du Laetare. On remarquera, à ce propos, qu’il y avait une cantinière dans le ‘train’ de Gozée.

 

Fritchapèle2014VA3003x.JPG

(< in: VA, 30/03/2014)

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1.2 Manifestations avec des caractéristiques partagées par les marches de l'Entre-Sambre-et-Meuse: Sinzêye (Senzeille)

Jules Vandereuse, Curieuses coutumes carnavalesques à  Senzeilles, in : La Vie W., 1956, p.117-125

 

Une après l'autre, les anciennes cou­tumes qui ont fait la joie de nos aïeux, se déforment, se modifient ou dispa­raissent.

Aussi, pendant qu'il en est temps encore, que les derniers témoins de ces réjouissances populaires ne sont pas passés de vie à trépas, il faut se hâter de les sauver de l'oubli, en leur donnant la seule forme réellement conservatrice, la forme littéraire.

Tel est le cas pour le carnaval de Senzeilles (arrondisse­ment de Philippeville), complètement oublié depuis près de huit lustres.

Voyons en quoi il consistait.

 

 

Nomination  des  chefs

Fin janvier ou début de février, la jeunesse masculine de l'endroit se réunissait; selon l'expression consacrée, on « pas­sait les charges », c'est-à-dire qu'on procédait à la nomination de ceux qui auraient un rôle à remplir dans les cortèges du carnaval.

Ces cortèges comprenaient normalement un certain nom­bre de personnages que je citerai suivant l'ordre dans lequel (p.118) ils étaient placés lors des sorties du mardi gras et du diman­che du grand feu (quadragésime).

—  Un sergent sapeur.

—  Une douzaine de sapeurs.

—  Un tambour-major.

—  Quatre musiciens, dont un tambour.

—  « La   Cour »   à  cheval,   composée   de   Monseigneur,  le greffier et l'avocat.

—  Une vivandière, un boursier.

—  Quatre  officiers.

—- Un groupe de voltigeurs.

—  Quelques gendarmes.

—  Un groupe de zouaves.

—  Deux sergents.

—  Quatre boûrias (bourreaux).

—  Quatre poûdreûs, (« poudreurs »).

—  Le commandant.

Ce dernier, à cheval également, se tenait sur le côté et allait de la tête à la queue du groupe.

Ces différents postes étaient mis aux enchères et adjugés à ceux qui payaient le plus grand nombre de « pots » (deux litres de bière). Le pot coûtait quarante centimes.

Les places de sergents étaient les plus haut cotées, parce que ces gradés conservaient pour eux l'argent qu'ils rece­vaient en cours de route. Leur tenue consistait en un panta­lon blanc, une tunique gros vert et un képi.

L'emploi de vivandière (homme travesti coquettement comme les cantinières de nos « marches" militaires) était également assez recherché. Aussi, ne passait-il jamais moins de 40 à 50 pots. Le bénéfice réalisé sur la vente du genièvre contenu dans le petit baril traditionnel, lui revenait. En outre, il était d'usage de ne pas rendre la monnaie lors du paiement clés consommations bues, ce qui augmentait encore sensible­ment le gain de la journée. Enfin, lorsque le contenu de son baril baissait, la vivandière ne se faisait aucun scrupule de le remplir en y ajoutant de l'eau, lorsqu'elle passait à proximité d'une pompe.

Monseigneur, le greffier et l'avocat étaient vêtus assez coquettement : un manteau de velours jeté sur les épaules, une culotte courte et des bas longs. Comme couvre-chef, une toque avec plumes.

Ordinairement,   l'accoutrement  des   boûrias   consistait  en (p.119) un pantalon blanc, une jaquette déchirée, un vieux chapeau garni de plumes, des guêtres. Et, afin de pouvoir procéder aux pendaisons, en cours de route, ils étaient pourvus d'un marteau, d'un crampon et d'une corde.

Les officiers, sapeurs, zouaves, gendarmes, tambour, etc..., se rendaient chez un costumier de Philippeville qui leur louait les uniformes nécessaires pour les sorties du mardi gras et du dimanche suivant.

Les poûdreûs s'habillaient à meilleur compte : un pan­talon blanc, une chemise blanche et une barrette de même cou­leur. En main, ils tenaient un petit sac en toile contenant de la farine.

 

Le  mardi gras

Le matin, vers sept ou huit heures, le tambour-major allait chercher le tambour et, ensemble, ils faisaient le tour du vil­lage. C'était une invite à tous les intéressés de s'apprêter pour participer au prochain cortège.

Après cela, les deux mêmes personnes allaient prendre à leur domicile, les membres de la Cour : Monseigneur, l'avo­cat et le greffier. Accompagnés de ces dignitaires, le tapin et son chef recommençaient le tour de la localité, et les person­nages devant jouer un rôle dans le cortège prenaient place dans les rangs lorsqu'on passait à proximité de leur demeure. Le groupe grossissait ainsi insensiblement et se trouvait être au complet lorsque la tournée était finie.

Un troisième tour se faisait, ensuite, avec tous les partici­pants. Avant de se mettre en marche, chacun d'eux versait sa quote-part (1 franc ou 1 fr. 50 or) dans la bourse commune, afin de réunir les premiers fonds nécessaires au payement des musiciens et des boissons à prendre en cours de route. Car, on avait soin de ne passer aucun cabaret et d'y commander un nombre de « pots » proportionné au nombre de personnes composant le groupe.

Vers onze heures, une halte avait lieu en face de l'église et il était donné lecture des « lois ». Je les reproduirai plus loin.

Après cette lecture faite par l'avocat, ce dernier, ainsi que Monseigneur et le greffier, abandonnaient leurs chevaux qui étaient mis en place, et le cortège se remettait en marche pour effectuer un nouveau tour du village. Au cours de celui-ci, les poûdreûs, au moyen de leur petit sac de farine, poudraient (p.120) les jeunes filles qu'ils rencontraient. Elles pouvaient, toute­fois, échapper à ce petit désagrément en payant un a pot ».

De leur côté, les sergents réclamaient la même chose, soit quarante centimes, à tous les étrangers et mariés se trouvant sur leur passage. Si ceux-ci ne voulaient pas s'exécuter de bonne grâce, les boûrias, appelés à la rescousse, menaçaient de les pendre. Cette menace restait-elle sans effet, ils atta­chaient une corde à l'une des jambes du récalcitrant et ils le pendaient, la tête en bas, à une clenche de porte ou à un cram­pon quelconque. La victime restait dans cette position incom­mode jusqu'au moment où elle criait « pot ! ». Elle était alors déliée et payait son amende. Il est bien entendu que, dans ce cas, l'argent reçu n'allait pas grossir la bourse des sergents, mais était bu avec les boûrias. Il n'était procédé à la pendai­son, faut-il le dire, que lorsqu'on se trouvait en présence d'une personne connue. Bien des lurons refusaient de payer un « pot » à la première demande, pour avoir le plaisir d'être pendus.

Les membres de la Cour s'arrêtaient à chaque maison et on leur remettait des œufs, du lard, un peu de monnaie. Il était tenu juste compte, dans un registre, de l'argent reçu ainsi que des dépenses effectuées et, aussitôt la tournée finie, on procédait à la vérification des comptes. Les œufs et le lard étaient déposés dans une hotte portée par un homme de bonne volonté.

Avec les produits de cette quête, vers quatorze heures, un repas en commun était préparé pour la jeunesse. Le soir, vers dix-neuf heures, avait lieu un souper dans les mêmes con­ditions.

 

 

 

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1.2 Manifestations avec des caractéristiques partagées par les marches de l'Entre-Sambre-et-Meuse: Sougnî (Soignies): èl Toûr Sint-Vincent (le Tour St-Vincent)

in : Tradition wallonne, 6, 1989, Hainaut I, p.63-118

LE TOUR SAINT-VINCENT DE SOIGNIES

OU L'HISTOIRE INSCRITE DANS LE PAYSAGE

 

Signification et évolution topographique d'une dévotion populaire d'origine médiévale

par Gérard Bavay

 

1. Origines obscures

 

Depuis 725 ans au moins, chaque lundi de Pentecôte... et à bien d'au­tres occasions, les pèlerins suivent fidèlement le circuit du Grand Tour Saint-Vincent.

On connaît mal les origines de ce pèlerinage car les textes anciens sont rares et difficiles à interpréter.

Ainsi, il n'est pas sûr que l'acte (4 avril 1262, cinq jours avant Pâques) par lequel l'évêque de Cambrai Nicolas III accorde quarante jours d'in­dulgence à ceux qui visiteront l'église Saint- Vincent le jour de la proces­sion du lundi de la Pentecôte ou dans l'octave soit contemporain de l'apparition du pèlerinage. Le document signale en effet que la procession a été instituée par le prévôt, le doyen et le chapitre de Soignies mais ne précise pas à quelle date cette initiative a été prise l . La processif) pourrait donc être plus ancienne.

Il faut d'emblée signaler une autre particularité connue dès le XVIIe siècle mais probablement plus ancienne sinon originelle : la « procession » autour de la ville est entièrement prise en charge par la communauté laïque. Les chanoines ont, à cette occasion, un rôle qui se limite à faire sortir les châsses de l'église, à les transporter dès l'aube en haut du faubourg d'Enghien puis à attendre le retour du pèlerinage pour les ramener vers midi à la collégiale. Dans l'intervalle, les autorités commu­nales ont tout pouvoir et toute responsabilité : la châsse contenant les reliques de saint Vincent leur est remise (après engagement solennel de lui assurer tous les honneurs et toute la protection nécessaire) ; ce sont

 

  1. Th. Lejeune, Histoire civile et ecclésiastique de la ville de Soignies, Mons-Bruxelles, 1869, pp. 202-208.

 

(p.64) donc des laïcs qui la porteront sur leurs épaules tout au long d'un circuit dont ils ont peut-être eux-mêmes déterminé les différents tronçons et les différentes étapes; les chanoines étaient absents du pèlerinage sauf à l'une ou l'autre station (et notamment pour le panégyrique au «marais Tilleriau») 2. Durant la période moderne, les chapelles qui ponctuent aujourd'hui encore l'itinéraire sont entretenues grâce aux revenus que procurent des legs et des fondations de rentes instituées par des chanoines ou des bourgeois du lieu3.

Le Grand Tour est donc surtout une affaire de laïcs. C'est pour ces derniers l'occasion d'avoir un rapport tout spécial et plus étroit avec le «fondateur de leur ville», leur «patron», le «propriétaire d'importants biens» dans toute la région, un des «premiers comtes de Hainaut» et finalement le premier des «Messieurs» (c'est ainsi que l'on désigne les chanoines, vrais seigneurs de Soignies, jusqu'à la fin de l'ancien régime) qui gouvernent la ville.

Saint Vincent est en quelque sorte leur «souverain». D'ailleurs, la communauté civile tire des libertés concédées par les chanoines dans la charte-loi de 1142 les premières et principales bases de sa relative auto­nomie 4.

 

2. Un itinéraire immuable?

 

Notre objectif principal consistera ici à décrire toutes les facettes de l'itinéraire actuellement pratiqué à l'occasion du «Grand Tour». Chaque fois que la chose sera nécessaire, nous nous appuierons certes sur l'un ou l'autre épisode appartenant à l'histoire de ce pèlerinage annuel. Nous insisterons cependant sur la dimension spatiale de la manifestation. Le «Grand Tour» représente aujourd'hui la persistance d'un itinéraire. À ce titre, il est trace historique et témoignage sur une forme permanente de la dévotion «populaire». C'est la raison pour laquelle il nous semble important d'analyser au microscope le trajet suivi. Même s'il nous est impossible de tirer dès maintenant toutes les conclusions de cette analyse

 

2.  M.  LE FORT, Histoire de S.  Vincent fondateur et patron de l'église collégiale de Soignies..., Mons, 1654, p. 185.

3.  ARCHIVES DE L'ÉTAT À MONS, Chapitre Saint-Vincent, n" 778 (vente d'une rente due sur une maison sise à Horrues par Jacques Bernard, brasseur à Soignies, au profit de l'entretien de quinze petites chapelles situées sur l'itinéraire suivi par la procession du lundi de la Pentecôte en l'honneur de saint Vincent).

 

  1. J. Nazet, L'apparition des chartes-lois dans le comté de Hainaut : Soignies (1142), dans Études régionales. Annales du cercle archéologique et folklorique de la Louvière et du Centre, t. 5, 1967, pp. 85-125.

 

(p.65) nous estimons que la confrontation avec des observations du même type opérées à l'égard de manifestations comparables permettrait de tirer d'utiles conclusions.

Aucun document ancien n'explique en détail le tracé du «Grand Tour». Une description de l'itinéraire, mise par écrit au milieu du XVIIe siècle, apparaît comme un témoignage tout à fait exceptionnel. Malgré le peu d'intérêt que l'auteur de cet écrit manifeste à l'égard de la description de l'itinéraire proprement dit, on perçoit que celui-ci est bien fixé et qu'il se rapproche fort, pour autant qu'on puisse en juger, de l'itinéraire emprunté aujourd'hui 3. L'existence de «quinze chapelles du Tour», connues dès 16296, montre la stabilité des points de passage. Le «Plan Terrier» du chapitre, établi en 17707, se base probablement sur les empla­cements de ces mêmes chapelles pour délimiter la zone protégée par la «franchise», cette charte octroyée en 1142 aux burgenses de Soignies.

Faire le «Grand Tour» correspondrait de cette manière à baliser les frontières du territoire à l'intérieur duquel tous les habitants bénéficient de droits particuliers et d'un mode de vie original, notamment en ce qui concerne le rapport à l'autorité, en l'occurrence ici le chapitre Saint-Vin­cent, successeur du patron et fondateur Vincent. Associer le Tour Saint-Vincent à la « franchise » impose évidemment que l'on se penche sur cette dernière, surtout considérée sous l'angle des structures territoriales qu'elle implique. Plusieurs des points principaux qui permettent de tracer le polygone de la «franchise» sur le Plan Terrier de 1770 se trouvent aux «quatre coins» de Soignies, tous à la même distance de la collégiale et le long d'une voie principale conduisant vers l'imposant sanctuaire.

Le Grand Tour apparaît sous bien des angles comme un périple autour de ces points «cardinaux» de la «franchise». Par ailleurs, il emprunte les chemins qui serrent au plus près le polygone un peu abstrait de ce « territoire».

Probablement utilisé par les burgenses comme une (ré)affirmation de la «franchise», le Grand Tour est aussi le moment d'une prière, d'une demande de protection. Le fait que ce tour se déroule au lendemain de la Pentecôte, cinquante jours après Pâques, au meilleur moment du prin­temps, au seuil parfois de l'été, n'est probablement pas non plus indiffé­rent. C'est peut-être d'abord le signe que les acteurs de ce culte se placent un peu en dehors du calendrier liturgique «officiel». Après la fête de l'Église vient la fête des fidèles, en dehors du jour du Seigneur. Mais la

 

5.  M. le FORT, Histoire de S. Vincent..., pp. 180-187.

6.  Voir note 3.

7.  archives de l'état à Mons, Cartes et plans, n° 1084.

 

(p.66) Pentecôte a également sa signification particulière que de nombreuses manifestations religieuses ou folkloriques (et notamment l'une ou l'autre marche militaire dans l'Entre-Sambre-et-Meuse) soulignent. Parmi ces manifestations, nous pensons spécialement à la Marche de Sainte-Rolende à Gerpinnes.

La parenté qui unit la procession du lundi de la Pentecôte à une limite administrative amène à évoquer les «bans Croix». Il s'agissait de proces­sions dont l'origine remontait au VIIe ou au VIIIe siècle et qui se dérou­laient au moment de la Pentecôte. Ces processions, conçues également en termes de périples à connotation territoriale, avaient la particularité d'exprimer l'hommage ou la dépendance d'une paroisse à l'égard d'un chapitre cathédral (Saint-Lambert de Liège en l'occurrence) ou d'une abbaye (telle Lobbes) ayant le droit de nommer le curé de la localité.

Certaines de ces processions comportaient des épisodes dansés (comme celui de la «lierre à l'danse» à Thiméon lors de la Marche de la Madeleine de Jumet). Nous soulignons cette particularité car on constate au XVIIIe siècle l'intervention de l'autorité canoniale de Soignies en vue d'empêcher la population de danser le long de la procession 8. Peut-être ne s'agit-il que d'une simple coïncidence?

Par ailleurs, les chapelles ponctuant actuellement le circuit du tour rappellent des «croix» dans la mesure où plusieurs d'entre elles, et spé­cialement les plus anciennes, évoquent un épisode de la vie du Christ plutôt que quelque fait ou personnage en rapport avec saint Vincent. On sait enfin l'importance que l'évêque de Liège garde en Hainaut tout au long des Xe et XIe siècles.

À proprement parler, le Grand Tour commence et se termine en haut du faubourg d'Enghien. Le trajet qui relie la collégiale au point de départ de la boucle (à l'aller comme au retour) appartient à une autre logique. Il en va de même pour la procession solennelle de rentrée qui, à l'heure actuelle, parcourt la ville à l'issue du Grand Tour.

Cette dernière manifestation culturelle est le résultat d'une amplifica­tion progressive du retour des reliques vers le sanctuaire où elles sont habituellement conservées. On défile dans les rues principales de l'agglo­mération pour appuyer le caractère solennel de la «rentrée des châsses».

Durant l'ancien régime, le déplacement des reliques vers le «sommet» du faubourg d'Enghien était pris en charge et assuré par les chanoines.

 

  1. G. Bavay, Une marche militaire à Soignies : «les saudarts del Pintecoûte» des origines à la Révolution française, dans Revue Belge d'Histoire Militaire, XXIII-6, juin 1980, p. 504. Ce renseignement est extrait du registre des délibérations du chapitre (ARCHIVES DE L'ÉTAT À mons, Archives locales, P. 1004, p. 13).

 

(p.67) Ce déplacement relevait davantage, dans ses formes et dans ses procédu­res, des cérémonies de translations de reliques que d'une procession proprement, dite. Pour le retour, on peut encore penser aux rites de Vadventus, sorte de «Joyeuse Entrée» de saint Vincent dans sa ville (et, pourquoi pas, après un déplacement de ses reliques). Une cérémonie du même type se déroulait au moyen âge chaque fois que le comte de Hainaut venait à Soignies9. Au XIXe siècle, on organisait pareillement des «joyeuses entrées», avec présence de «sauvages» (ou «hommes de feuilles») chaque fois que revenait à Soignies un citoyen ayant reçu une décoration ou un titre particulier.

Enfin, le Grand Tour est un véritable pèlerinage. Celui qui y participe est authentiquement peregrinus, étranger puis voyageur, se déplaçant dans la perspective d'intentions religieuses. Le pèlerin de saint Vincent marche pour le Christ et pour Dieu. L'important est moins de se rendre en un site dit de pèlerinage que de marcher en se situant dans un certain état d'esprit. Et là se trouve bien la définition du Tour Saint-Vincent.

 

3. Analyse de l'itinéraire du Grand Tour

Point de départ : de la collégiale à la rue d'Enghien

Le périple des reliques, le lundi de la Pentecôte, démarre évidemment de la collégiale. Des diverses rues qui convergent vers la Grand-Place, c'est la rue d'Enghien (actuelle rue Léon Hachez) qui est choisie pour gagner la périphérie de la ville.

Comment expliquer le choix du faubourg d'Enghien comme point de départ du Grand Tour proprement dit ainsi que le sens (en l'occurrence celui des aiguilles d'une montre, qui est aussi celui du soleil) de ce large périple autour de l'église et de la ville de saint Vincent?

Notre itinéraire débute à la collégiale puisque c'est à partir de ce point que les reliques entament leur périple annuel du lundi de Pentecôte.

Jusqu'au début du XVIIIe siècle, les reliques de saint Vincent se trou­vaient sur l'ancien «monument des reliques», une construction à deux

 

  1. «C'est ly ordonnanche de le réception de monseigneur de Haynnau à Songnies, quant il vient premiers à le signourie dudit païs et que il fait serment oudit lieu, à l'église monseigneur saint Vinchien. Et si est ossi ly sermens tels que il doit faire». Le texte de ce document figurait dans un cartulaire perdu de la collégiale de Soignies, le «Liber Ruber». Il est édité par L. devillers, Notice sur un cartulaire du chapitre de Saint-Vincent de Soignies, dans Bulletin de la Commission Royale d'Histoire, t. 73, Bruxelles, 1904, pp. 280-282. Ce texte prévoit que les chanoines accueillent le comte à la limite de la franchise et (...)

 

(p.68) niveaux totalisant quatre-vingt-six colonnes et située au fond du chœur roman10. Depuis cette date, elles se trouvent dans une chapelle établie au-delà du mur de chevet et ouverte au-dessus de l'autel principal. Un mécanisme établi au même moment actionne deux bras articulés qui permettent de descendre comme entre les mains des anges la «grande châsse» sur l'autel. Actuellement, les confrères de Saint-Vincent prennent en charge à partir de là la châsse du corps et celle du chef.

 

  1. Ce  monument est décrit par M.   le FORT,  Histoire de S.   Vincent fondateur et patron…, pp.172-173.

 

(p.69) Il importe de poser le problème de la porte de sortie des reliques. Il n'est pas sûr en effet que le «massif occidental», ou tour ouest, était percé au moyen âge (ou, tout au moins, avant 1262). La nécessité de solenniser l'entrée et la sortie des châsses (la tête ou «chef» a été séparée du reste du corps en 1250) entraîna peut-être à ce moment le percement de la tour occidentale (d'ailleurs rehaussée dans le courant du XIIIe siècle) et un relatif «abandon» de la vieille porte du marché.

La collégiale ne possède pas de «parvis» et la rue de la Régence est manifestement de création assez tardive de même que la «chicane» de la rue du Lombard (passage entre la rue de la Régence et la place Verte). Sortir de la collégiale ou y accéder par la grand-porte axiale impose des mouvements moins naturels que du côté du marché.

On se dirige ensuite vers le Neufbourg, aujourd'hui rue Léon Hachez et naguère rue d'Enghien. Le Neufbourg (ou novus burgus) existe dès le XIIIe siècle et fut probablement créé dès le XIIe siècle dans la perspective de l'installation des maisons de burgenses de plus en plus nombreux 11.

 

  1. A. DEMEULDRE, Glossaire toponymique de la ville de Soigniez, dans Annales du Cercle archéologique du canton de Soignies, i. 5, troisième livraison, 1925-26, pp. 117etl22.

 

(p.70) Une tradition existait au XVIIIe siècle qui voulait que des chandelles soient allumées au moment où la procession passait dans la rue du Neufbourg à hauteur de la fontaine Saint-Vincent 12. Cette fontaine marque très exactement le point de rencontre du Neufbourg et du « Cul du Sac».

Le nom même de cette ancienne fontaine est significatif. Au XIXe siècle, on considérait que l'eau provenant de cette fontaine (transformée vers 1825 en puits doté d'une pompe monumentale) était la meilleure de la ville. Faut-il voir là le signe d'une participation de cette eau au culte rendu à saint Vincent et un reflet des attentes manifestées à son égard?

Une légende prétendait en outre que la fontaine était le résultat d'une intervention de saint Vincent lui-même à l'occasion d'une effrayante sécheresse13.

On sait par ailleurs l'importance des fontaines dans les sites habités, ces fontaines se distinguant des puits par l'écoulement perpétuel qui s'y

 

12 Ibidem, p. 99.

13 Ibidem, pp. 99-100.

 

(p.71) manifestait. À ce titre, la fontaine Saint-Vincent était, avec la fontaine Scaffart toute proche, un des très rares points d'eau permanents situés à l'intérieur de l'agglomération. À la lumière des légendes qui le concer­nent, il n'est pas exclu de penser que ce point d'eau ait pu jouer un certain rôle dans le processus de fixation d'une communauté religieuse, d'un lieu de pèlerinage et enfin d'une communauté villageoise puis urbaine en ce site bien particulier, dans un méandre de la Senne.

Nous sommes maintenant «dans» le Neufbourg, dans le contexte géo­graphique de l'étroite plaine alluviale de la Senne.

Le pont (dit «pont batteresse») qui permettait de traverser la Senne à cet endroit date peut-être de la création du Neufbourg. C'est d'ailleurs probablement l'endroit d'implantation du premier pont dans les environs immédiats de la collégiale.

Le mot «batteresse» peut être rapproché du mot «batte» qui désigne, surtout dans le secteur du bassin mosan, un barrage, une digue, une retenue d'eau sur une rivière. Cela signifierait que le «pont batteresse» faisait d'une manière ou d'une autre office de barrage, retenant les eaux en amont, dans le méandre enserrant la collégiale14.

Ce barrage fut sans doute un attrait supplémentaire à inscrire au «pal­marès» du site aux yeux des burgenses et marchands désireux de s'installer «quelque part» à l'ombre ou dans l'environnement immédiat des «défen­ses» du chapitre. De même, on comprend mieux le choix de l'axe de Neufbourg pour le transfert des reliques vers le circuit de la franchise.

On atteint de cette manière le site autrefois occupé par la porte d'Enghien. Cette porte, très étroite, a été démolie au début du XIXe siècle. Elle interrompait, comme les trois autres portes de la ville, les levées de terre qui constituèrent à partir de 1365 l'enceinte urbaine de Soignies.

Au-delà de la porte et des levées de terre se creusait un fossé alimenté par les eaux de la Senne et du Calais, petit affluent de la rive gauche. Ce fossé s'élargissait un peu et constituait une sorte d'étang dans lequel, à la fin du XIXe siècle encore, on allait baigner les chevaux qui partici­paient au Grand Tour.

 

Le Faubourg

 

En face de nous s'étire le «Faubourg». Pour de nombreux Sonégiens, ce mot suffit à désigner de manière précise et univoque le faubourg d'Enghien. Ce dernier est, par excellence, «le» faubourg de la ville de Soignies.

 

14 Ibidem, pp. 106-108.

 

(p.72) Les plans anciens permettent de constater le développement très pré­coce de cette excroissance du noyau urbain encadrant la collégiale15. Lorsque la ville n'offrit plus d'espace susceptible d'être bâti sur la rive droite de la Senne, c'est vers le faubourg d'Enghien que se dirigèrent les regards. Il faut souligner de ce point de vue le caractère particulièrement propice du site : le faubourg occupe une crête qui, vers l'orient, domine très nettement la vallée de la Senne. À l'égard des risques d'inondation, c'est un secteur spécialement bien protégé par rapport à maints quartiers anciens de la ville.

Le mot «Faubourg» est particulièrement explicite le lundi de la Pente­côte. L'importance du Faubourg tient notamment au fait qu'il se trouve le long d'une voie de circulation assez importante et qu'il bénéficiait au même titre que l'intra-muros de l'ensemble des bienfaits de la «Franchi­se»16. Celle-ci ne s'arrête en effet que dans la partie supérieure de la déclivité.

 

15.  Plan notamment reproduit dans G. Bavay, Les remparts de la ville de Soignies (Hainaut), dans Revue Belge d'Histoire Militaire, t. XXIII-2, 1979, pp. 97-116.

16. A. Demeuldre, Glossaire toponymique..., pp. 117 et 122.

 

(p.73) Pendant toute la période moderne, le faubourg du Neufbourg sera une véritable rue urbaine, en dehors de la ville. Derrière les jardins, cepen­dant, la campagne reprend ses droits. La chose est notamment perceptible dans le secteur de la rue de l'Enfer. Cette dernière vient se brancher sur la rue de la Senne, passe derrière les jardins des maisons du Faubourg et rejoint ce dernier au-delà des maisons qui le bordent. Le nom de cette ruelle paraît relativement récent. Il pourrait, au vu de sa position, pro­venir du mot «invier» (qui signifie «envers», «à l'envers») plutôt que du mot «enfer». C'est la ruelle qui se trouve à «l'envers» des propriétés du faubourg d'Enghien.

 

La cense del Baille

 

La ruelle de l'Enfer débouche un peu en contrebas de l'ancienne ferme «del Baille». Ce nom signifie «barrière» dans le patois de Soignies. On doit voir dans ce nom l'indice d'un dispositif (évidemment assez som­maire) de défense primitivement destiné à protéger les maisons du fau­bourg d'Enghien.

Ce nom est attesté dès 1503. On sait par ailleurs que des «bailles» (c'est le nom que signalent les documents d'archives) furent construites en divers points d'accès à la ville durant les décennies antérieures et tout spécialement en 1424-25 n.

En 1693, la position très particulière de la «censé del Bail» est précisée par un document qui stipule : «censé del Bail au bout du faubourg de Nœufbourg». La censé del Baille marque donc la «porte» de la franchise en même temps que le point de départ proprement dit du Grand Tour des héritiers des burgenses et de leur patron18.

Au retour du pèlerinage, c'est traditionnellement à la censé del Baille (ou censé Flamand) que se fait le relais entre le Tour et la procession de rentrée des reliques. C'est là aussi que l'on dépose les châsses après le Tour et que l'on reçoit, à l'occasion d'une collation, les autorités civiles et religieuses qui accompagneront la rentrée solennelle de la procession.

La censé del Baille marque donc de manière très concrète la sortie de la ville en même temps que la fin du faubourg. De cela témoigne parfai­tement le compte rendu que donne en 1654 le chanoine Le Fort de la manière dont se déroule le Tour à son époque : «Le chef reposant sur le grand Autel se charge sur les espaules desdits chanoines... et se porte sous un dais, et sous la garde du Thrésorier... L'on marche en cet équi-

 

17.  B. Dubois, Un compte de massarderie de Soignies (1424-1425), mémoire de licence inédit, UCL, 1981.

18. A. DEMEULDRE, Glossaire toponymique..., p. 191.

 

(p.74) page par le rue de Nieubourg, et le fauxbourg, qui est celuy, qui meine à Ath et Enghien. Dès aussi-tost qu'on est arrivé à la censé vulgairement appellée la censé Del-Bail, la jeunesse ramassée et rangée en escadron, sur le ionchoire, honorent les approches du sacré corps avec diverses salves. Là les habitans de Cambron-Sainct-Vincent viennent au rencon­tre... C'est une ancienne coustume de leur livrer le chef pour le porter, ce qui se fait avec une grande solemnité en la présence des quatre plus vieux chanoines, et du Bailly de la Ville. Le Greffier civil leur fait la lecture et ostension des joyaux et Médailles, dont il est enrichy, et en mesme temps ils prestent le serment accoustumé pour la relivrance. Mais les confrères de la Sodalité de Sainct Vincent ne quittent pas le corps, ains le portent tout aussi long que le tour est... Là tout le clergé s'arreste, attendant le retour»19.

 

Autour de la «Maladrée»

 

Aussitôt après la censé del Baille se dresse la première chapelle du tour. Elle date du XVIIIe siècle et se caractérise par sa forme massive et son couronnement particulier («arcs» en pierre bleue rassemblés en forme d'ogives croisées). C'est à cet endroit que les confrères du «Tour à Foyas» (un tour préparatoire qui se déroule le samedi, veille de la Pen­tecôte) fixent leur premier «foya», branche verdoyante destinée à baliser le chemin et les chapelles du tour.

La chapelle, entièrement en pierre bleue, est évidemment dédiée à saint Vincent. Une courte inscription rappelle qu'elle a été restaurée en 1916. Au fond de la niche apparaît une représentation en cuivre repoussé de saint Vincent.

Au-delà de la chapelle, vers la gauche, le chemin du Tour vient rejoin­dre le faubourg d'Enghien.

Le point où convergent la chaussée d'Enghien et la chaussée de Ghislenghien (ou chaussée de Lessines) a fait l'objet de nombreux rema­niements dans le courant des deux derniers siècles.

À l'origine s'ouvrait sur ce site, au sortir du faubourg et au-delà de «la baille» tout un éventail de chemins. C'était évidemment chose nor­male pour un point élevé du relief, point en même temps placé à la sortie de la «ville».

Toutes les « carrières » (chemins destinés à l'usage des chariots) conver­geaient naturellement vers «la baille», tant celle qui venait de Biamont que celles qui venaient de Chaussée-Notre-Dame et Cambron (par

 

  1. M. le fort, Histoire de S. Vincent fondateur et patron..., pp. 184-185.

 

(p.75) Longpont) d'une part, d'Horrues (par le Petit et le Grand Hubeaumel) de l'autre.

Remarquons que ces deux villages, Chaussée-Notre-Dame et Horrues, constituaient les deux derniers points du triangle de la «Terre du chapi­tre», terre que l'on désignait sous le nom de «Prévôté de Soignies». Le fait que le Neufbourg reliait directement ces deux villages à Soignies contribue sans doute à expliquer le développement précoce du Neufbourg et l'orientation prise dans ce sens au moment de la plus ancienne urbani­sation de Soignies.

Sitôt franchie la «Baille», on se trouvait en dehors de la «franchise». La chapelle érigée en l'honneur de saint Vincent marquait bien ce pas­sage.

Pour retrouver l'ancien chemin suivi par le Tour, nous devrions nous diriger vers l'actuel chemin du Fayt. Ce dernier se trouve juste à gauche des bâtiments de la gendarmerie. Il s'ouvre immédiatement sur la droite à l'entrée de la chaussée de Lessines.

Le chemin du Fayt formait autrefois le principal débouché du faubourg d'Enghien ou Neufbourg. Avant même qu'il ne se divise pour donner (vers la droite) accès vers Biamont, ce chemin longeait jusqu'à la fin du XVIIIe siècle un complexe important connu sous le nom de Maladrée. Ce terme désignait traditionnellement un endroit où l'on recevait les malades relevant de la communauté civile locale et, plus spécialement, ceux que l'on souhaitait écarter du groupe des bien-portants. Le site de la «Mala­drée» se composait d'une ferme, d'une chapelle, d'un vivier, de champs et, même, d'un aulnois. Le vivier se trouvait sur la gauche du chemin du Fayt (en venant de Soignies) et ses eaux étaient retenues par une levée de terre qui coïncidait avec ce chemin. La maladrerie elle-même se com­posait essentiellement d'une ferme et d'une chapelle. La chapelle existait dès le XIIIe siècle et était consacrée à la Sainte-Vierge. Elle fut utilisée durant tout l'ancien régime comme lieu de culte réservé aux malades, généralement considérés comme condamnés ou contagieux, exclus de la communauté civile. Occasionnellement, comme ce fut le cas en 1444, on y déposa le chef de Saint-Vincent 20.

La localisation de la «Maladrée» confirme encore, s'il en est besoin, l'importance du Neufbourg (considéré en l'occurrence au sens large, c'est-à-dire compris entre la Fontaine Saint-Vincent et la censé del Baille). Le lieu réservé aux malades, et plus spécialement aux malades contagieux, notamment les lépreux, se trouve nettement hors du bourg, mais à proximité

 

19. A. DEMEULDRE, La bienfaisance à Soignies avant la Révolution française. Histoire de nos établissements de charité, dans Annales du Cercle archéologique du canton de Soignies, t. 5, 2e livraison, Soignies, 1924, pp. 107-175.

 

(p.76) immédiate de celui-ci et en bordure du chemin. La «Maladrée», terme que d'aucuns continuent à utiliser assez couramment aujourd'hui, se trouve en outre dans le prolongement géographique naturel de la communauté bourgeoise.

La ferme de la «Maladrée» a été démolie il y a une dizaine d'années. Il s'agissait d'un vaste quadrilatère dont l'essentiel avait été rebâti à la fin du XVIIIe siècle. Les bâtiments de la «Maladrée» sont attestés de manière certaine au XIVe siècle. Ils existent probablement dès le siècle précédent. On trouvait donc en cet endroit sous l'ancien régime une sorte de petite paroisse avec ses fidèles, ses maisons et son église... une paroisse pour les exclus de la communauté civile.

Une centaine de mètres au-delà de la Maladrée et de sa chapelle, le pèlerin de saint Vincent prenait à droite vers Biamont. Ce chemin a partiellement disparu aujourd'hui : le tracé de son premier tronçon cor­respondait à la limite de la propriété de la gendarmerie entre le chemin du Fayt et la chaussée d'Enghien. La construction de cette dernière (vers 1800) entraîna la désaffectation de ce tronçon.

En théorie, le pèlerin du Grand-Tour devrait dès lors emprunter au­jourd'hui le chemin du Fayt avant de bifurquer vers la droite pour contourner la gendarmerie et se retrouverait tout naturellement dans le chemin de Biamont.

À la fin du XVIIIe siècle, on entreprit la construction des deux chaussées qui démarrent de la «Maladrée». On acheva d'abord la chaussée de Lessines (qui transite par Ghislenghien et qui ouvre vers Grammont). Un peu plus tard, au début du XIXe siècle, on réalisa, sur Steenkerque, le dernier tronçon inachevé de la chaussée d'Enghien.

Ces aménagements entraînèrent la disparition de la chapelle de la «Maladrée» et métamorphosèrent l'aspect de tout le site dans lequel elle s'inscrivait.

 

Biamont, la première traversée de la Senne

Aujourd'hui, le Tour emprunte un très court tronçon de la chaussée d'Enghien avant de se diriger vers Biamont. Pour atteindre ce dernier lieu-dit, on suit le creux d'un petit vallon de la rive gauche de la Senne.

Biamont constitue un des points importants du Tour21. Les pèlerins doivent en effet franchir la Senne. L'autre traversée, au chemin dit des Trois Planches, sera moins pénible puisque effectuée très en amont et donc en un endroit où la rivière présente un débit moins important.

 

2l. A. Demeuldre, Glossaire toponymique..., pp. 104, 123, 146, 158, 192 et 200.

 

(p.77) La tradition orale et des photographies rappellent les conditions dans lesquelles, au début de ce siècle encore, les porteurs des châsses franchis­saient la rivière à gué, à quelques mètres en aval de la chute du moulin. Lors de la transformation du site en vue de la construction de la machine hydraulique destinée à refouler l'eau vers le château d'eau du faubourg, on construisit un pont franchissant la Senne à cet endroit. Ainsi se trouvait perdue l'ancienne coutume qui consistait à passer les châsses à gué.

Le lien entre le moulin et la traversée de la Senne est assez naturel. Du fait de leurs fonctions, les moulins attiraient tout naturellement un trafic assez considérable. Le moulin se prêtait dès lors tout naturellement à la traversée du cours d'eau sur la partie du site habituellement désignée sous le nom de «basse-rivière», soit en aval de la chute des installations hydrauliques. Côté «basse-rivière», les eaux se répandent en éventail tout en perdant progressivement de leur force et de leur profondeur. C'est également un endroit où la boue ne s'accumule guère et où c'est un sol ferme que l'on a sous les pieds. La retenue d'eau peut enfin être telle que le gué de la basse-rivière se trouve presque complètement à sec, ce qui facilite encore d'autant le passage22.

Pour leur part, les piétons et l'ensemble des autres pèlerins franchis­saient la Senne en empruntant la passerelle placée au-dessus des vannes (tant du côté de la roue que du côté du trop-plein de la rivière) et en longeant le barrage qui coupait à cet endroit la vallée de la Senne.

 

22. A propos de la relation entre le moulin de Biamont et la traversée de la Senne, on verra G. bavay, Inventaire des moulins de l'entité de Soigniez, dans Les moulins de l'entité de Soignies de l'ancien régime à nos jours, Soignies, 1988, pp. 140-142.

 

(p.78) Le toponyme «Biamont» est signalé dès 1180. Il s'agit déjà à ce moment d'un lieu occupé par un noyau de peuplement.

Le moulin proprement dit est attesté de manière certaine dès le XVe siè­cle mais est certainement d'une origine beaucoup plus ancienne. Sa struc­ture a été considérablement modifiée lors de la construction de la machine hydraulique au début de ce siècle. Avant cette date, un barrage coupait la plaine alluviale dans toute sa largeur. Ce barrage s'appuyait sur le moulin et aboutissait au point précis de l'entrée de la ferme qui forme, sur l'autre rive, le pendant du moulin. À cet endroit précis, se dresse une chapelle, la seconde où font halte les pèlerins au moment du Grand Tour. Débouchant de la passerelle du moulin et du sentier qui suivait la crête du barrage, le pèlerin se trouvait directement en face de cette chapelle (que le Tour d'aujourd'hui laisse à une cinquantaine de mètres sur sa droite).

Les porteurs de la châsse et les cavaliers, quant à eux, contournaient le moulin et pénétraient dans le bief qui ramenait l'eau de la roue vers le cours principal de la Senne. À hauteur de l'actuelle machine hydrauli­que, les porteurs franchissaient, à gué, le cours principal de la rivière, cours principal qu'une écluse commandait à l'autre extrémité de la digue. Sitôt franchie la rivière, les pèlerins pouvaient se regrouper sur l'assiette de l'ancien «grand chemin» d'Enghien, prolongement du chemin de Steenkerque et du chemin de la Guélenne. De là, aujourd'hui comme hier, les pèlerins prennent la direction de Soignies, par l'actuel chemin de la Couture.

En 1911, la création de la machine à eau de Biamont entraîna la métamorphose de tout le secteur. Le moulin fut désaffecté et la digue en bonne partie effacée.

Juste en aval du nouveau bâtiment destiné à abriter la machine à eau, on construisit un pont pour permettre le franchissement plus aisé de la rivière. Désormais les pèlerins évitèrent la passerelle du moulin et les porteurs des châsses purent franchir la rivière à pied sec .

Cette évolution explique pourquoi la chapelle du Tour se trouve à l'entrée de la ferme, en retrait par rapport au chemin de la Couture. Cette chapelle doit en effet être replacée, comme nous l'avons vu, dans la perspective de l'ancien itinéraire des pèlerins.

Cette chapelle se présente sous la forme d'une grande pierre encastrée dans le mur d'enceinte de la ferme, à droite du grillage d'entrée. Au sommet de cette pierre se trouve une niche contenant une statue de Notre-Dame de Tongres. On peut lire sur ce monument l'inscription suivante : «A la plus grande gloire de Dieu. Fut érigé à l'honneur de Notre Dame de Tongre par Alexandre Senglier, décédé le 11 xbre 1837, âgé de 62 ans, son épouse Marie-Josephe Werts, décédée le 13 février (p.79) 1861, âgée de 87 ans». Alexandre Senglier était en même temps le pro­priétaire de cette ferme (qu'il exploitait comme blanchisserie en se servant des vastes prés bordant la Senne) et du moulin voisin.

 

Autour du chemin Saint-Landry

 

On imagine mal, en suivant le chemin de la Couture, que par là transitait une bonne part sinon la totalité du trafic, particulièrement important à la fin du XVIIIe siècle (juste avant la création de la chaussée), entre les villes de Soignies et d'Enghien. C'est pourtant la seule explica­tion du nom du chemin de Steenkerque.

Le chemin de la Couture nous conduit au chemin de la Guélenne. Ce dernier toponyme est également très ancien. Il servait à désigner tout le tronçon de la vallée de la Senne compris entre le Mouliniau et Biamont.

La Guélenne fut, jusqu'au XIXe siècle, un endroit assez animé.

Dès 1387, on trouve mention d'une carrière exploitée à cet endroit. Le plan parcellaire de P.C. Popp (vers 1860) localise précisément dans un méandre de la Senne un site plus spécialement désigné sous le nom de «les Guélennes Fours à Chaux», fours dont les installations sont

(p.80) encore dûment représentées. Le chemin de la Guélenne correspond éga­lement à l'ancien «chemin du Bois de Braine»23.

L'itinéraire des pèlerins suit ici le sommet de la crête qui sépare une petite vallée humide de la rive droite de la Senne d'une part du rî Saint-Landry de l'autre. A la fin du XVIIIe siècle, une tuilerie était exploi­tée le long du chemin de la Guélenne, en face de l'embranchement du chemin de la Couture 24.

Naguère, les participants du Tour Saint-Vincent s'écartaient ici des voiries proprement dites pour se diriger, à travers une prairie, vers la chapelle Saint-Landry. En 1925, Ame Demeuldre signale : «II y a, à cet endroit, une solution de continuité dans le chemin du Tour. Toutefois, chaque année, à l'époque de la procession, on établit un passage entre le bien A, 657. Est-ce une servitude? Il est à remarquer que ce chemin figure sur le plan cadastral mais qu'il n'existe pas sur le terrain» 25. Tra­verser des champs et des prairies était assez fréquent dans les anciens «Tours de pèlerinage».

A Nivelles, aujourd'hui encore, une partie du Tour Sainte-Gertrude se déroule en dehors des voies carrossables et cela malgré l'utilisation d'un chariot pour le transport de la châsse 26.

A Jumet, le passage sur un champ, la fameuse «Têre à l' danse» (voir ci-dessus) donne lieu, même de la part des membres du clergé, à l'esquisse de quelques pas de danse.

Rien ne prouve évidemment qu'un tel usage se manifestait autrefois aux environs de la chapelle Saint-Landry. Mais peut-être est-ce à ce propos que l'on parle de l'«Ile du Diable»? Cette expression constitue en tout cas la désignation populaire du site sur lequel est construite la chapelle Saint-Landry. Nous y reviendrons.

Aujourd'hui, un chemin permanent s'est constitué à cet endroit et est évidemment désigné sous le nom de chemin Saint-Landry. Au XIXe siècle, le plan parcellaire de Popp ne révèle aucune construction dans ce secteur. Une ferme a été construite, dans la première moitié de ce siècle, à l'entrée du chemin Saint-Landry. C'est à hauteur de cette ferme que se trouve la troisième chapelle du Tour.

Le «véritable» chemin Saint-Landry se limitait à l'origine au chemin qui joignait cette chapelle à la chaussée de Braine. Le toponyme désigne

 

23. A. DEMEULDRE, Glossaire toponymique..., p. 124.

24. Cette donnée est fournie par la carte de Ferraris (1770-1777).

25. A. DEMEULDRE, Glossaire toponymique..., p. 124.

26.  G. LEMAIRE, Nivelles. Le tour de sainte Gertrude, dans Folklore de Belgique, Bruxelles, 1974, pp. 162-164.

 

(p.81) aujourd'hui l'ensemble de la voirie qui conduit du chemin de la Guélenne au boulevard Kennedy et de là à la chaussée de Braine.

Ce chemin tire évidemment son nom de la chapelle établie au point de rencontre du chemin et du ruisseau qu'il traverse (ruisseau désigné lui-même sous le nom de « rî Saint-Landry »).

Jusqu'au XIXe siècle, si l'on peut en croire le témoignage du plan par­cellaire de Popp, la chapelle Saint-Landry était un point de passage obligé (sur le rî Saint-Landry) pour les piétons qui gagnaient le hameau de Scaubecq (sur Braine-le-Comte) à partir de la chaussée de Braine.

La généralisation de l'usage des véhicules (bicyclettes et automobiles) a provoqué la transformation de ce sentier en une «carrière» permanente. Le développement récent du zoning industriel de Soignies a provoqué le bouleversement en profondeur du site de la chapelle Saint-Landry. Celle-ci se trouve pour l'instant en contrebas d'une voirie destinée à desservir l'entreprise la plus proche. Une partie de l'ancien chemin vient d'être complètement redessinée et remodelée (été 1989).

(p.82) La chapelle Saint-Landry, la quatrième que nous rencontrons sur l'iti­néraire du Tour, ressemble à la première. Comme elle, elle est entière­ment en pierre bleue. La niche, assez large, est posée sur un socle massif. L'iconographie représente saint Landry, fils de saint Vincent, en habits épiscopaux. Les inscriptions se réduisent à peu de choses : «Saint-Lan­dry» au centre; «H. Laurent et J.B. Crevaux», les «donateurs» sans doute, dans les coins.

Signalons au passage que l'on ne connaît pratiquement rien de certain à propos de saint Landry. Une tradition, assez tardive, il faut le reconnaî­tre, en fait l'un des deux fils de saint Vincent et de sainte Waudru. L'autre fils, du nom de Dentelin, est moins connu encore et mourut en bas âge.

Les deux frères assurent, côté saint Vincent de Soignies, la symétrie par rapport au groupe montois constitué par sainte Waudru accompagnée de ses deux filles, Madelberte et Adeltrude. Ces deux dernières sont attestées beaucoup plus tôt dans la tradition hagiographique de Mons et de Maubeuge27. La tradition fait également de saint Landry un évêque (de Metz) et le successeur de saint Vincent à la tête du monastère de Soignies.

Les reliques de saint Landry sont les seules à accompagner celles de saint Vincent sur tout le circuit du Grand Tour. Elles sont actuellement conservées dans une châsse de bois doré (vers 1700) habituellement ran­gée dans une des armoires qui jouxtent le maître-autel de la collégiale.

Personne ne sait pourquoi on désigne encore communément au­jourd'hui sous le nom de «l'Ile du diable» le site au centre duquel se trouve la chapelle Saint-Landry. Le rapprochement entre l'évocation de saint Landry et celle du diable ne manque pas d'intriguer. Il semble impossible de ne pas relier en un couple antagoniste ces deux références juxtaposées. Il est vrai que les pèlerins longent à partir d'ici et pendant une centaine de mètres le ruisseau connu sous le nom de « rî Saint-Lan­dry». Il s'agit cependant d'un cours d'eau si modeste qu'une île y est tout à fait inimaginable. Le rî Saint-Landry était également désigné autre­fois sous le nom de «rî du Bois». Il drainait en effet une petite vallée fermée par le «bois de Braine».

La chapelle du Bon Dieu de Gembloux à la chaussée de Braine

Après avoir dépassé la chapelle Saint-Landry et longé le ruisseau, le Tour remonte vers la chaussée de Braine. Les pèlerins continuent ainsi leur route sur le versant gauche de ce petit vallon.

 

  1. G. Bavay, Sainte Waudru, une genèse historiographique, dans Sainte Waudru, mé­moire millénaire, dans Cahiers du CACEF, n° 133, 1988, pp. 11-15.

 

(p.83) Cette partie du chemin Saint-Landry est sans doute de grande ancien­neté. Deux indices militent en ce sens. D'une part, bien sûr, son utilisation comme tronçon significatif du «chemin du Tour». Mais, d'autre part, aussi, les hauts talus qui le bordaient autrefois dans la remontée vers la chaussée de Braine, hauts talus effacés à l'heure actuelle mais spéciale­ment attestés par la carte de Ferraris.

Aujourd'hui, le chemin Saint-Landry traverse le zoning industriel qui s'est développé sur le bord du boulevard Kennedy à partir de la fin des années 60. Il traverse le boulevard et passe à proximité de l'ancienne ferme «Trioneau» (mentionnée sur la carte de Ferraris).

On atteint de cette manière un nouveau point fort du Tour Saint-Vin­cent, en l'occurrence la chapelle du Bon Dieu de Gembloux, chapelle située au point de rencontre du chemin Saint-Landry et de la chaussée de Braine.

À l'approche de cette dernière, le chemin Saint-Landry présente une curieuse sinuosité. Celle-ci s'explique par diverses données relatives à la (p.84) construction de la chaussée de Mons à Bruxelles, en 170428. Cette année-là, le grand chemin de Mons à Bruxelles est considéré comme impraticable au moment des intempéries. Il s'y présente des ornières et des fondrières redoutables. Pour remédier à cette situation, les Etats du comté de Hainaut et les Etats du duché de Brabant s'associent pour obtenir l'autorisa­tion et pour rassembler les moyens nécessaires à la construction d'une chaussée carrossable en toutes saisons.

Entre Braine-le-Comte et Soignies existait déjà un chemin attesté dès le moyen âge. Le tracé de ce chemin était assez sinueux sans toutefois s'écarter du sommet de la crête entre le bassin du rî Saint-Landry (que nous allons quitter) et le bassin du rî Caffenière (dans lequel nous allons pénétrer). Ainsi, le tracé ancien passe sur l'emplacement même de la chapelle du collège Saint-Vincent, longe plus ou moins le mur d'enceinte du nouveau cimetière, passe derrière la chapelle du Bon Dieu de Gembloux. Cela explique la configuration particulière du point où le chemin Saint-Landry rencontre actuellement la chaussée de Braine. Une chicane se marque en effet dans le dernier tronçon du chemin Saint-Landry. À l'amorce de cette chicane passait le vieux chemin de Braine.

 

  1. Pour tout ce qui concerne la genèse de la nouvelle chaussée, on verra spécialement G. Bavay, La création de la chaussée de Mons à Bruxelles. De Braine-le-Comte à Soignies, dans Annales du Cercle archéologique du canton de Soignies, t. 30, Enghien, 1980-1982, pp. 157-189.

 

 

(p.85) De ce fait, on peut supposer que l'assiette de la chapelle se trouvait autrefois sur la droite de la route en venant de Soignies et non sur la gauche, comme c'est le cas aujourd'hui. Il est impossible de déterminer si une chapelle (sous quelque forme que ce soit) se trouvait dans ce secteur avant l'établissement de la chaussée. La chapelle actuelle a été établie en 1708, soit dans la foulée immédiate de la construction de la nouvelle voirie 29. La date de 1708 peut se lire à l'extérieur, au-dessus du fronton de la porte, ainsi que le chronogramme, par ailleurs significatif : «Deo Chrlsto PatlentI SaCrVM» («lieu sacré, ou sanctuaire, en l'hon­neur du Dieu Christ souffrant»).

L'orientation de la chapelle dite communément du «Bondieu d' Djiblou» provient évidemment du tracé modernisé de la voirie. Seule, la croix d'occis qui se trouve incluse à la base du mur de chevet de ce petit oratoire pourrait rappeler une chapelle plus ancienne et, éventuellement, une orientation différente.

L'importance du site de la chapelle du Bon Dieu de Gembloux tient spécialement à sa localisation sur l'un des axes principaux issus du noyau urbain sonégien. Cette chapelle se trouve en effet à la même distance de la collégiale que la chapelle Saint-Vincent, première sur l'itinéraire du Tour, en haut du faubourg d'Enghien.

Cette chapelle permet d'aborder un autre élément remarquable que nous n'avons guère eu l'occasion de souligner jusqu'ici. Comme beaucoup d'autres, cette station est dédiée au Christ... ce qui ramène à la théorie des croix banales. La croix indique nettement un culte rendu au Christ. La présente chapelle, comme plusieurs autres que nous rencontrerons chemin faisant, n'est pas dédiée à saint Vincent, comme on pourrait assez logiquement s'y attendre, mais à la personne du «crucifié».

Le bâtiment est assez modeste mais se présente cependant comme un oratoire. Lors de sa (re ?)construction intervenue en 1708, on a intégré dans le mur de chevet une croix d'occis du type de celles que l'on installe généralement pour commémorer un décès inattendu et dramatique. Les campagnes étaient (et restent parfois) parsemées de telles croix, souvent de bois mais parfois aussi de pierre, rappelant une mort dramatique, accidentelle ou criminelle. Tel est bien le cas ici puisqu'on peut y lire la «légende» suivante : «Ici passant je vous recommande, de profundis pour l'âme... en son vivant message de Valenciennes à Anvers en passant au bois de Braine fut tué de plusieurs coups de fusils et venu tomber mort ici l'an 16...».

À l'intérieur de la chapelle, au-dessus de l'autel, se trouve une peinture rappelant la flagellation du Christ. Cette évocation picturale rappelle le

 

  1. A. Demeuldre, Glossaire toponymique..., p. 202.

 

(p.86) patronage sous lequel se trouve la chapelle et représente l'indice le plus parlant de la destination très particulière de ce lieu de culte.

On soulignera encore que c'est à proximité de cette chapelle tradition­nellement visitée par les malades en quête de soulagement et de guérison, qu'on présente aujourd'hui aux pèlerins, à l'occasion du passage du Grand Tour, une relique de saint Vincent. On y recueille également des offran­des destinées à l'entretien de la chapelle.

Les pèlerins se dirigent ensuite vers le «marais Tilleriaux» en suivant la chaussée de Braine dans la direction du centre de la ville.

L'urbanisation proprement dite ne s'est manifestée dans ce secteur qu'à partir du dernier quart du XIXe siècle, ce qui distingue ce «faubourg de Braine» du «Faubourg» (d'Enghien), premier faubourg parcouru en dé­but d'itinéraire.

Le marais Tilleriau ou Tilleriaux, chapelle et panégyrique

Le pèlerin fera halte au «marais Tilleriaux».

Le toponyme est attesté dès le XIVe siècle et semble avoir pour origine un lieu «planté de tilleuls». Il s'agit, aujourd'hui comme autrefois, d'un terrain au statut très particulier, une sorte de «no man's land» qui, selon toute apparence, ne fut jamais cultivé (sinon, peut-être, comme verger). Au XIXe siècle, cette «prairie» servait de terrain de récréation pour les élèves des écoles de la ville. Il s'agissait apparemment là de la perpétua­tion d'un usage très ancien30. Dès 1505, en effet, c'est à cet endroit que les autorités locales font livrer la bière destinée à amadouer les soldats de passage, en vue notamment de les dissuader de s'en prendre aux propriétés des agriculteurs sonégiens. Un document de 1492 est très éclairant quant à la fonction traditionnelle de cet espace : «payez pour les despens du diner le jour de la procession du dit Sougnies parmi ce qui payé à Tillereaux ou l'on repose le précieux corps Monseigneur Saint-Vinchien ainsi qu'il est de coustume...»31.

Le «courtil» du «marais Tilleriaux» apparaît clairement sur le plan de Soignies réalisé vers 1550 par Jacques de Deventer, premier plan repré­sentant la ville et ses abords immédiats. Il ne se trouve alors aucune construction dans le périmètre de ce courtil. La «prairie» s'étend dès ce moment en bordure immédiate du chemin de Braine, au-delà des derniè­res maisons du faubourg du même nom.

 

30.  G. BAVAY, Encore à propos du faubourg de Braine à Soignies. Le marais Tilleriau, ou Tireleriau ou Tiriau ou Tirlereau ou Trioneau, dans Bulletin de contact du Cercle archéologique du canton de Soignies, n° 41, janvier 1982, p. 2 et n° 42, février 1982, p. 2.

31 A. demeuldre, Glossaire toponymique..., pp. 162 et 205.

 

(p.87) Il faut attendre le milieu du XVIIe siècle pour voir se préciser, à travers les rares documents disponibles, un épisode significatif du Grand Tour, épisode qui reste essentiel dans le déroulement actuel de la manifestation. L'image qui se dessine en 1654 ressemble bien à celle que nous pouvons découvrir encore en cette fin du XXe siècle : «Arrivée que la Procession est à la chapelle de nostre Dame du Tillereau, le Père Stationnaire y fait une briesve Prédication à l'honneur du Sainct, et de là l'on passe oul-tre...»32.

Le «marais Tilleriaux» est le lieu du panégyrique. En une dizaine de minutes, un prêtre généralement choisi parmi ceux qui sont originaires de Soignies, expose les grands moments de la vie de saint Vincent et développe les raisons pour lesquelles il reste d'actualité. Le panégyrique fait inévitablement penser à la lecture des miracles qui se présente au cours de la procession de la Trinité à Mons 33.

Le panégyrique est le moment-clé de la remémoration de saint Vincent, le lieu privilégié pour une lecture ou une évocation de la vita telle que nous la conservons dès le XIe siècle. Il est impossible de savoir pourquoi ce moment-clé de la procession se déroule en cet endroit précis. Dans le cadre particulier du Tour Saint-Vincent, le «marais Tilleriaux» apparaît dès lors comme l'espace destiné à rassembler, en dehors des voiries, l'ensemble du groupe des pèlerins, et cela en vue d'une halte plus ou moins prolongée. Faut-il y voir une autre possibilité de «terre à l'danse»? Rien ne permet de l'affirmer.

Quoi qu'il en soit, le «marais» a conservé, malgré la Révolution et du fait sans doute de cet épisode annuel, son statut de «prairie» publique. Aucune des modifications consécutives à la Révolution française n'a eu d'effet sur l'existence du «marais Tilleriaux».

Dans sa structure même, le site du marais Tilleriaux se trouve tout entier organisé en fonction de ce qui s'y passe le lundi de la Pentecôte. D'un certain point de vue, cette organisation est celle d'un sanctuaire, avec son entrée axiale, ses piliers (troncs), ses voûtes (feuillages), ses bas-côtés, son autel, son chœur et même une sorte de déambulatoire.

Naguère, la «prairie» était encore entourée d'une clôture. Une barriè­re, juste dans l'axe de la chapelle, y donnait accès. Cette barrière est toujours accostée par deux remarquables cylindres de pierre bleue. Il ne s'agit pas de colonnes «sculptées» mais bien de «carottes» découpées dans la masse (de la carrière) à l'aide d'une sorte de scie-cloche. Ces

 

32.  M. le FORT, Histoire de S. Vincent fondateur et patron..., pp. 185-186.

33 L.-J. LALIEU, Vie de saint Vincent Madelgaire et de sainte Waudru son épouse, princes et patrons du Hainaut, Tournai-Braine-le-Comte, 1886.

 

(p.88) carottes furent extraites des carrières sonégiennes, à partir de la fin du XIXe siècle, pour permettre l'installation des dispositifs de sciage par fil hélicoïdal. Le trou ainsi réalisé devait être assez large pour le passage d'un «technicien». De là, ces carottes utilisées ici comme pilastres de clôture.

À l'intérieur du quadrilatère du «marais», on a planté deux rangées d'arbres décoratifs. C'est en passant par l'allée ainsi délimitée (nef centra­le) que les porteurs de châsse gagnent le «parvis» ou «ambon» de la chapelle. Ils déposent la grande châsse (contenant le corps) sur le socle en pierre bleue (autel) qui se trouve juste devant l'édifice. Le prêtre chargé du panégyrique prend place sur le socle (qui joue en outre le rôle de «chaire»), les pieds contre la châsse.

Cette chapelle, la sixième du Tour, pose un délicat problème de chro­nologie. On lit, en effet et sans aucune difficulté, le millésime 1618 sur la façade. On peut en outre découvrir sur cette même façade et déchiffrer l'inscription suivante : «l'an 1618 at estes bastie ceste chapelle par M. Jean Bastien chanoine de Sougnies et consacrée le dit an par l'archevesque de Cambray le 21e jour de novembre 1618».

Or, comme le remarque Ame Demeuldre, cette «inscription est en contradiction avec le < Livre Enchaîné > (Liber Catenatus) où l'on peut lire que, par son testament du 4 mai 1624, Jean Bastien laissa la somme nécessaire à la construction de cette chapelle, dont l'érection fut approu­vée par l'archevêque de Cambrai, le fameux François Van der Burch, le 8 décembre 1625 »34. Rien ne semble permettre de résoudre cette énigme chronologique.

Quoi qu'il en soit cependant, cette chapelle correspond bien au style architectural de la première moitié du XVIIe siècle. Le plan, au demeurant très simple, évoque immédiatement celui que nous retrouvons à la cha­pelle Saint-Roch ou Saint-Antoine (actuelle rue de l'Ecole Moderne) ou dans le cas du nouveau «chœur» de la chapelle du Vieux-Cimetière. On pourrait encore évoquer de la même manière la chapelle du Saint-Nom, édifiée dès 1582 à l'intérieur du cloître de la collégiale, la chapelle Notre-Dame du Refuge à Steenkerque (1645) ou la petite chapelle de la Saisinne (construite à l'initiative de l'abbaye de Saint-Denis non loin du village de Casteau vers 1670). Comme on le voit, les éléments de comparaison ne manquent pas.

Du point de vue architectural, l'édifice présente une courte nef rectan­gulaire unique et un chœur de proportions réduites dont le chevet est à trois pans.

 

  1. A. Demeuldre, Glossaire toponymique..., p. 205.

 

(p.89) Pour ce qui concerne l'élévation, le bâtiment présente des allures tout aussi classiques : le haut soubassement est constitué de moellons de pierre bleue ; les angles sont consolidés à l'aide de pierres soigneusement équar-ries; au-dessus d'un ressaut, toujours en pierre bleue, s'élèvent des murs de briques ; les baies, de forme ogivale, sont encadrées de pierre bleue ; une frise de briques passe sous la corniche ; la toiture, enfin, est couverte d'ardoises.

La façade est faite pour retenir plus longuement l'attention.

Sans atteindre le degré de raffinement de la façade monumentale de la chapelle du couvent des Dominicains, à l'entrée de la ville voisine de Braine-le-Comte, elle présente cependant tous les signes d'une construc­tion plus élaborée. Un architecte a nécessairement été requis pour dessi­ner tout ce répertoire et tout ce jeu des pierres bleues. Pierre bleue et brique se mélangent avec une grande fantaisie mais tout en respectant cependant, ne serait-ce qu'à travers le principe de symétrie, la plus grande rigueur.

Nous entrons ici de plain-pied dans le domaine de l'esthétique baroque. Tout en présentant relativement peu de relief, la façade de la chapelle du marais Tilleriaux témoigne d'une grande fantaisie dans les tracés. L'ensemble de la façade évoque davantage des jeux de lignes limités à un seul plan (deux dimensions) qu'une réelle prise en compte de l'espace (à trois dimensions). À ce titre d'ailleurs, la façade se distingue fondamen­talement de l'édifice sur lequel elle se trouve comme plaquée.

L'exemple d'autres édifices du même type et de la même époque montre qu'on pouvait simplifier à l'extrême l'aspect d'une telle façade. Celle-ci se situe à un degré assez élevé d'élaboration sur l'échelle de la décoration. C'est spécialement remarquable au regard de l'importance relativement faible (en terme de surface «utile») de ce bâtiment. Il est vrai qu'il fait partie de tout un contexte à caractère ecclésial.

Le rez-de-chaussée évoque davantage l'héritage de la Renaissance que le baroque proprement dit. Les colonnes qui se trouvent de part et d'autre de la porte (placée au centre du fronton) et le fronton bas triangulaire font penser à l'église du couvent des Dominicains de Braine-le-Comte et, par certains points, à l'hôtel de ville de cette même localité.

Des bandeaux horizontaux de pierre bleue découpent l'étage. Celui-ci se subdivise en deux niveaux : le premier, qui fait la transition entre le rez-de-chaussée et le pignon proprement dit, est celui qui donne toute son allure de verticalité à l'édifice. Ce «rehaussement» (évidemment prévu dans les plans de départ) se marque également dans l'élévation des murs gouttereaux. La décoration de ce premier «étage» de la façade se compose d'un «oculus» agrémenté d'un encadrement assez fantaisiste et de deux ouvertures cintrées et symétriques.

(p.90) Le deuxième niveau correspond au pignon proprement dit. Sa découpe est plus complexe mais n'échappe pas aux graphismes habituels des concepteurs du temps : volutes et volutes inversées, croches et croches inversées, couronnement en forme de fronton cintré, petits obélisques.

La pierre découpée qui borde le pignon prend ainsi le relais des pierres disposées aux angles de la partie inférieure. La décoration du «panneau» du pignon reprend d'abord une niche du type de celles que l'on voit au niveau inférieur. Cette niche contenait, naguère encore, une représenta­tion de saint Vincent et de ses deux fils. Elle est surmontée d'un nouvel oculus en pierre bleue.

On le voit, les formes à la mode en ce début du XVIIe siècle se distin­guent assez résolument de toute la tradition gothique.

Cette volonté de «modernisme» ne se retrouve pas à l'intérieur de la chapelle. Le répertoire baroque se cantonne dans le domaine des décora­tions de la façade. C'est la structure gothique qui règne en maître sous le couvert du décor baroque. Le style de l'intérieur de la chapelle est plus sévère et davantage inspiré tantôt par les traditions du gothique tantôt par le répertoire des formes mises à la mode par la Renaissance.

Les boiseries qui décorent l'intérieur de la chapelle ont malheureuse­ment souffert d'un trop long manque d'entretien. Elles sont cependant de grande valeur et on peut les rapprocher de celles qui décorent le chœur de l'église paroissiale Saint-Géry de Braine-le-Comte. De part et d'autre on peut situer la réalisation à la première moitié du XVIIe siècle.

La chapelle du «marais Tilleriaux» a été restaurée une première fois au début de ce siècle. Elle était alors entourée de quelques maisons de caractère modeste. Aujourd'hui, une nouvelle restauration est envisagée.

À l'heure actuelle, l'aspect général de l'environnement de la chapelle du «marais Tilleriaux» s'est considérablement modifié. Les maisons ou­vrières dont la construction remontait sans doute à la fin du XVIIIe siècle ou au début du XIXe, ont disparu sans laisser aucune trace.

Vers 1880, on a construit sur la parcelle voisine, côté ville, le grand hospice destiné à recevoir les vieillards nécessiteux ou malades de la ville. Cet hospice a été lui-même démoli au début des années 80 . Un hospice moderne avait en effet pris le relais des services que l'hospice Eloy avait assuré pendant près d'un siècle.

Enfin, tout autour de la chapelle du «marais Tilleriaux», ont été cons­truits les bâtiments de l'hôpital civil. La première aile a été inaugurée en 1962. les autres s'y sont ajoutées jusqu'au début des années 80.

 

  1. G. bavay, Le faubourg de Braine et les hospices civils (Soignies), dans Bulletin de contact du Cercle archéologique du canton de Soignies, n" 40, décembre 1981, pp. 3-4.

 

(p.91) La Caffenière et le « rieu de la Gage »

 

Au départ de la chapelle du marais Tilleriaux, une divergence se mar­que entre l'itinéraire du «Tour à Foyas» et celui du Grand Tour du lundi.

Les participants du Tour du samedi soir font le tour de la chapelle et se dirigent vers l'ancien sentier Cuvelotte qu'ils empruntent pour se re­trouver dans une prairie avant de passer dans l'actuelle rue du Marais Tiriâ. Un tourniquet et une chicane permettent de passer facilement les clôtures de la prairie. Ces dispositifs, en même temps que le sentier Cuvelotte, sont conservés en vue de cet usage.

Pour arriver à la rue du marais Tiriâ, les pèlerins du lundi de la Pentecôte reprennent la chaussée de Braine et la reparcourent en sens inverse jusqu'à la chapelle du Bon Dieu de Gembloux. De là, ils descen­dent la rue du marais Tiriâ dont le point de départ se trouve juste en face du point où le chemin Saint-Landry rejoint la chaussée de Braine.

Une telle divergence s'explique difficilement, d'autant que les docu­ments manquent pour en faire l'interprétation. Faut-il y voir une recher­che de facilité pour les participants du «Tour à Foyas» ou, au contraire, un meilleur respect de la tradition de la part de ces derniers ? Ceux-ci ne doivent pas, en tout cas, assurer le passage de la grande châsse et de pèlerins pas toujours suffisamment agiles à travers un itinéraire relative­ment difficile.

Les modifications apportées au site que traversent ensuite les pèlerins expliquent peut-être la manifeste perturbation d'itinéraire dont nous ve­nons de souligner l'indice. Il s'agit en effet maintenant de traverser le rî de la Gage, ou rî du Bouret ou rî des Prés Canones ou rî de la Caffenière.

Le site où le Tour rencontre le ruisseau de la Caffenière a connu, durant les dix dernières années, de grands bouleversements. Il y a moins de vingt ans, on y voyait encore une grande exploitation agricole au fond d'un vallon que traversait, sans s'y attarder, un modeste affluent de droite de la Senne.

Cette ferme est attestée dans les archives dès le XVe siècle. Elle est en effet décrite de la manière suivante dans un document de 1434 : «maison qu'on dit de la gage, la grange, les estaulles, le coullembier, le gardin et toute l'entrepresure ainsi qu'elle s'estend qui peut contenir parmi les paturaiges en dehors du dit gardin vers la fontaine à la Caffenière, un bonnier ou environ (soit approximativement un hectare), tenant au rieu qui vient du vivier de la gage»36. Cette ferme est également appelée «maison des yauwes» (maison des eaux) à la fin du même siècle37.

 

36.  L'analyse de ce document a été publiée par A. Demeuldre, Greffe scabinal de Soignies, dans Annales du Cercle archéologique du canton de Soignies, t. 16, Soignies, 1956, pp. 58-72.

37 A. DEMEULDRE, Glossaire toponymique..., p. 192.

 

(p.92) Ainsi se dessine tout l'aspect ancien du site.

Il s'y trouvait d'abord un vivier, dit «vivier de la Gage».

Le toponyme «Gage» semble attesté à Soignies dès 1180.

Très tôt en tout cas, le fond humide de la petite vallée de la Gage semble en effet avoir été mis en valeur.

Les chanoines du chapitre de Saint-Vincent possédaient sans doute dès l'origine (Xe siècle?) l'ensemble des prés qui bordent la rivière et cela jusque très loin vers l'amont. Au XVIIIe siècle, les fermes dites «des Mottes», qui se trouvent en amont le long de la Gage et appartiennent actuellement au territoire de la commune de Braine-le-Comte, relevaient, du point de vue paroissial, de Soignies 38. On peut sans doute voir là le signe d'une ancienne appartenance au chapitre de Soignies. La continuité géographique entre la Senne et la Gage (ou rî Caffenière) appuie cette supposition.

Au XIIe siècle, une prébende de chanoine était concrétisée par les revenus des terres gisant le long de la Gage. Le document de 1180, malheureusement perdu aujourd'hui et qui renseigne cette appartenance, évoquait à ce propos un Balduinus molendinarius39. Le mot désigne, selon toute vraisemblance, un meunier. Ce terme pourrait prouver l'exis­tence dès cette époque d'un moulin sur la Gage. La présence d'un vivaria, attesté au même moment, va bien dans le sens de cette hypothèse.

Le vivier avait ainsi une double fonction : d'une part, il permettait sans doute l'élevage du poisson; de l'autre, il assurait une retenue d'eau suffisante pour actionner la roue d'une «machine hydraulique».

On abandonnera d'abord le moulin. On supprimera ensuite le vivier que l'on transformera tout naturellement en pré. C'est chose faite dès 1548 40.

On retrouve ainsi à la Caffenière une structure assez semblable à celle que nous avions rencontrée à Biamont. Ici, comme à Biamont, l'eau de la rivière (non la Senne dans ce cas mais un ruisseau plus modeste) est retenue par un barrage. Ici comme à Biamont, on voit tourner (même si ce n'est que jusqu'au XVe siècle) un moulin actionné par l'énergie que fournit l'eau du cours d'eau.

 

38.  Cette donnée transparaît de l'analyse des numéros paroissiaux qui figurent en 1770-1777 sur la carte de Ferraris.

39.  Cette information se trouvait dans un cartulaire du chapitre de Saint-Vincent connu sous le nom de «Liber ruber». Celui-ci a disparu à la fin de la première guerre mondiale. La date de 1180 est proposée par A. Demeuldre, Glossaire toponymique..., p. 192 mais reste contestable.

40. A. DEMEULDRE, Glossaire toponymique..., p. 103.

 

(p.93) On peut dès lors penser que le franchissement de la rivière s'effectuait à la Caffenière comme à Biamont... c'est-à-dire sur la levée de terre du barrage pour les simples pèlerins (qui évitaient ainsi de se mouiller les pieds dans la rivière) ; à travers le gué de la «basse-rivière», en aval du moulin, pour les porteurs de la châsse.

Ici, comme en bordure de la Senne à Biamont, nous trouvons les traces d'une vie intense polarisée dès le moyen âge par la rivière. Cette vie est principalement reflétée par les documents médiévaux. Un certain assoupissement semble se marquer à la période moderne.

La richesse toponymique qui se manifeste dans ce secteur est la preuve et le signe de sa complexité et de son ancienneté. Cette dernière apparaît notamment dans le caractère mystérieux des noms qu'on y rencontre.

Après avoir traversé la Gage, le chemin du Tour quitte, mais pour quelques instants seulement, le fond de la vallée. Une chapelle attend, ici comme à Biamont, les pèlerins qui viennent de franchir le cours d'eau. Cette chapelle se situe à l'angle du chemin du Marais Tiriâ et du chemin des Mottes. Elle a la forme d'un simple pilier de pierre bleue de section carrée. Dans la partie supérieure, elle est creusée d'une niche. Naguère, cette chapelle se trouvait juste au bord du chemin. Elle se trouve au­jourd'hui au centre d'un bout de pelouse. Renversée plusieurs fois, elle a été restaurée et vient d'être redressée un peu en retrait de l'angle des deux chemins. On a ajouté devant elle deux bornes en pierre bleue destinées à lui éviter tout nouveau choc.

Cette chapelle, la septième sur l'itinéraire du Tour, porte l'inscription suivante : «chapelle érigée en l'honneur de N.-D. de Bon Secours, l'an 1832 par Nicolas Neunez, décédé le 5 août 1832, à l'âge de 52. Priez Dieu pour le repos de son âme et Marie Thérèse Botte, son épouse». Telle qu'elle se présente, commémorant un décès à un âge relativement jeune, cette chapelle fait penser à une croix d'occis. Elle se situe sans doute dans le droit fil de leur tradition. En aucune manière, elle ne fait référence à saint Vincent ou à son culte. Ainsi se pose la question de savoir si l'une ou l'autre chapelle située en bordure du chemin du Tour n'est pas étrangère à ce dernier.

Le chemin du Tour rencontre ici un îlot de maisons construites sur la partie supérieure du versant. Ces maisons dominent le site de l'ancienne ferme de la Gage mais sont d'aspect modeste. La carte de Ferraris n'en montre aucune à cet endroit. Le plan parcellaire de Popp, établi vers 1860, en montre par contre un certain nombre. Nous ne nous trouvons sans doute pas ici sur le site ancien du «Hameau de la Caffenière».

 

(p.94) Le chemin de Nivelles

 

L'itinéraire du pèlerinage suit ensuite le chemin des Mottes (vers la droite) et rejoint le chemin de Nivelles. Au moment où il atteint ce dernier, une huitième chapelle apparaît.

Celle-ci présente la particularité, comme la première chapelle au fau­bourg d'Enghien ou comme la chapelle du Bon Dieu de Gembloux à la chaussée de Braine, de se situer en bordure de l'un des axes conduisant directement vers la collégiale. Ici, comme dans les deux cas cités, nous nous trouvons à une distance constante par rapport à notre point de départ. Cette «régularité» fait sans doute de cette huitième chapelle l'un des points majeurs de l'itinéraire que constitue le Tour Saint-Vincent.

Le chemin de Nivelles porte étonnamment bien son nom. En le suivant (par monts et par vaux... mais ces derniers sont peu nombreux car le chemin se maintient la plupart du temps sur les crêtes) on arrive à Nivelles en passant successivement par Profonrieu, la crête du bois de la Houssière et Henripont. On franchit ensuite la Sennette à Ronquières puis on se maintient sur les hauteurs pour gagner Nivelles où l'on retrouve le «vieux chemin de Soignies» et la «rue de Soignies» qui conduit directement à la collégiale.

On n'est, à proprement parler, sur le chemin de crête de Nivelles qu'une fois sorti du petit vallon de la Gage. Il faut alors quitter le chemin de la Berlière pour prendre un embranchement vers la gauche.

Ici comme ailleurs, bien des chemins ont sans doute précédé les agglomérations, même quand celles-ci n'étaient encore qu'au stade des abbayes mérovingiennes.

Quoi qu'il en soit, le chemin de Nivelles, dans le tronçon que le Tour rencontre en même temps que la huitième chapelle, est signalé sous ce nom, concurremment à d'autres, dès le début du XVe siècle.

La huitième chapelle du Tour est placée sous le patronage du Christ. C'est là un phénomène récurrent déjà souligné dans le cadre de l'analyse de la chapelle du Bon Dieu de Giblou. Si elles ont effectivement existé, il se trouvait vraisemblablement ici une des bancroix dont il a été question dans l'introduction.

Cette chapelle est entièrement en pierre bleue et ressemble à celle du chemin Saint-Landry. Sur un socle massif, mais moins élevé, est bâtie une niche dans laquelle on peut voir un haut-relief représentant deux personnages qui tiennent le Christ. Celui-ci a les mains liées par-devant. L'inscription est «lapidaire» : «Jésus garroté». Dans les deux coins de la pierre, on lit en caractères minuscules : «Par Nicolas Legros, père, à Soignies, l'an 1819».

(p.95) L'élégance de cette chapelle était naguère rehaussée par deux grands et vieux peupliers d'Italie. Ils ont tous deux été abattus dans une même tempête, voici quelques années. La tradition des arbres jouxtant des chapelles est séculaire. Elle se manifeste dès le moyen âge et laisse entrevoir dans certains cas un glissement ou une hésitation du culte entre le ou les arbres d'une part et la statue ou la chapelle de l'autre. Dans bien des cas, le clergé a pris l'initiative de la construction de chapelles pour dévier des comportements de culte mal détachés de sentiments de type animiste 41. Les peupliers abattus ont été remplacés, à l'initiative d'un maître de la confrérie, par deux chênes. Un nouveau cycle séculaire est en cours.

Les pèlerins prennent à gauche et suivent le chemin de Nivelles. Toute l'urbanisation que ce chemin rencontre est le fruit d'une évolution récen­te. Au XIXe siècle, l'endroit était encore particulièrement «champêtre». On s'éloignait de nouveau ici de l'agglomération urbaine proprement dite. Une partie de la campagne voisine était d'ailleurs dite «des quatre vents».

C'est dans ce secteur que le Tour rencontre la voie ferrée qui joint Mons à Bruxelles.

Cette voie est l'une des plus anciennes du pays. Elle fut en effet mise en service en 1841. Un peu au-delà du passage à niveau se trouve l'em­branchement du (véritable !) chemin de Nivelles.

Les pèlerins laissent sur la gauche l'assiette proprement dite du vieux «chemin de Nivelles» et la crête que nous venons d'évoquer. Ils entament dans le même temps la descente dans le vallon formé par un autre affluent de la Senne. Ce dernier est sensiblement parallèle à celui de la Gage et est connu sous le nom de Bercely.

Gage et Bercely provoquent l'apparition, du fait de leur parallélisme, d'une longue crête régulière qui les sépare.

 

Le chemin « Tour-Lette »

 

Le chemin du Tour ne se prolonge pas dans le sens du chemin de la Berlière mais bifurque vers la droite et correspond à partir de là au «chemin du Tour, dit du Lette» ou «chemin Tour-Lette».

Au coin du chemin de la Berlière et du chemin Tour-Lette se dressait au XVIIIe siècle (d'après la carte de Ferraris) une chapelle dont toute trace a disparu. On plante encore un «foya» à cet endroit le samedi précédant la Pentecôte.

 

4l. G. Bavay, Les arbres de la chapelle de la Caffenière, dans Bulletin de contact du Cercle archéologique du canton de Soignies, n° 54, juin 1983, pp. 24-26.

 

(p.96) Les pèlerins atteignent ainsi le point du Tour où les deux tours de la collégiale paraissent alignées. Selon l'expression commune et chaque an­née répétée par les pèlerins, tant ceux du samedi que ceux du lundi, cette configuration indique que l'on se trouve à la moitié du «Tour».

La ferme suivante, sur la gauche, porte le curieux nom de «Pipi Botte». Botte est un nom de famille assez répandu dans la région et Pipi est un spot comme il s'en donnait tant autrefois. Le nom des anciens occupants est resté à cette ferme connue à la fin du XVIIIe siècle sous le nom de «ferme de l'Escaille»42.

Ceux qui participent au Grand Tour rencontrent ici la neuvième cha­pelle et la neuvième

station de leur itinéraire. Il s'agit d'une construction

 

  1. A. DEMEULDRE, Glossaire toponymique..., pp. 193 et 198.

 

(p.97) de brique soigneusement chaulée. Une pierre porte l'inscription : «Cette chapelle fut érigée à l'honneur de St Vincent par Vincent Botte et Jne Charlez, son épouse et leurs enfants, l'an 1834». La statue qui se trouvait à l'origine dans cette chapelle a disparu. Elle a été remplacée par le groupe modelé en plâtre et diffusé vers 1875 à l'approche des célébrations du douzième centenaire de la mort de saint Vincent. Ce groupe représente saint Vincent et ses deux fils, Landry et Dentelin. On constate dans la figuration traditionnelle de ce groupe une différence de taille très frap­pante entre les trois personnages. Cette différence s'explique d'abord par la volonté de bien identifier les enfants de saint Vincent. Ainsi, l'hagio­graphie rapporte que Dentelin n'a guère vécu que quelques années. Il est toutefois vénéré comme saint à l'instar de ses parents, de son frère et de ses deux sœurs. Mais la différence de taille s'explique également par le souci de marquer une différence dans l'importance thaumaturgique des personnages représentés. Saint Landry est en effet figuré en évêque, donc à l'âge adulte. Sa petite taille au sein du groupe et par rapport à saint Vincent n'est qu'une manière de mettre davantage en valeur la stature du patron de la localité. Un procédé du même type et exactement symétrique est utilisé à Mons pour la figuration de sainte Waudru et de (p.98) ses deux filles43. Par ailleurs, la reconnaissance des reliques de saint Vincent à la fin du XIXe siècle a permis de constater que les ossements conservés dans la grande châsse proviennent d'un personnage de grande taille... autour de 1,90 m sans doute44.

La chapelle de la ferme «Pipi Botte» permet d'insister sur le phéno­mène de renouvellement ou de création d'édifices de dévotion dans la première moitié du XIXe siècle. Faut-il voir là la réparation des négligen­ces ou des déprédations consécutives à la Révolution française?

Les pèlerins prennent ensuite la direction de l'église de l'Immaculée Conception. Cette église constitue le cœur de la paroisse de Soignies-Car-rières.

Une nouvelle ferme se trouve à quelques dizaines de mètres avant le point de rencontre du chemin Tour-Lette et du chemin du Perlonjour. Une dixième chapelle y attend le pèlerin. Cette chapelle est de construc­tion récente et ne correspond pas à un arrêt traditionnel. Son emplace­ment est uniquement déterminé par la présence de la ferme à cet endroit, le long du chemin du Tour. Pourtant cette chapelle est aujourd'hui une station reconnue tant pour le Tour à Foyas que pour le Grand Tour du lundi.

Quelques mètres plus loin, le circuit du pèlerinage atteint le «chemin du Baudinet». C'était, vers 1840, le nom d'un petit estaminet rural45.

Ce chemin était autrefois connu sous le nom de chemin du Haut-Tierne ou chemin de Naast. Son prolongement passe en effet près de la ferme de la Loge à Naast et se dirige ensuite vers Mignault. Là passait dès le moyen âge la voie principale menant de Soignies à Naast, celle tout au moins qui suivait l'itinéraire du plus haut relief.

 

Soignies-Carrières, la « Jeunesse » et les « saudarts del Pint'coûte »

 

Poursuivons le circuit du pèlerinage.

Nous atteignons ainsi une voie ferrée désaffectée reliant autrefois Soi­gnies au Rœulx et traversant Naast.

 

43.  La plus ancienne représentation «classique» du groupe de saint Vincent figurait sur la «grande châsse» ou «châsse du corps». Cette châsse a été remplacée au début du XIXe siècle par la châsse actuelle. Elle remontait apparemment au XIIIe siècle. Elle a fait l'objet d'un dessin par les Bollandistes dans le courant du XVIIe siècle. Ce dessin est publié dans les Acta Sanctorum de juillet.

44.  Ce détail est signalé par L.-J. lalieu, Vie de saint Vincent Madelgaire et de sainte Waudru son épouse...

  1. A. Demeuldre, Glossaire toponymique..., p. 129.

 

(p.99) C'est, en général, au moment où le Tour aborde le secteur des Carriè­res, que l'on peut entendre, aujourd'hui encore, sur une motte à l'entrée de ce quartier, les détonations de plusieurs coups de fusil. C'est ainsi que se présente la dernière trace «matérielle» des saudarts del Pintecoûte 46. Les «soldats de la Pentecôte», disparus peu après 1920, étaient issus d'une très ancienne tradition. Ils sont attestés à travers les documents d'archives dès la seconde moitié du XVe siècle. L'atmosphère troublée de cette période explique peut-être l'importance de la place qu'ils tiennent à ce moment. Dans leur genèse, les saudarts sont indissociables d'une autre institution traditionnelle connue sous le nom de «Jeunesse». Faisait partie de la «Jeunesse» toute personne sortie de l'enfance mais non mariée. La «Jeunesse» est une sorte de préfiguration de la moderne «adolescence».

L'institution de la «Jeunesse» avait plusieurs fonctions à assurer : elle concrétisait d'abord la nécessaire solidarité et permettait la fréquentation réciproque entre tous les «mariables» de la communauté. De ce point de vue, elle constituait souvent le seul «lieu» où les rencontres étaient officiellement acceptées, voire encouragées.

La «Jeunesse» était l'organisatrice des fêtes, des divertissements et des réjouissances. Dans cette perspective, elle bénéficiait bien souvent de l'aide financière des autorités communales. La «Jeunesse» avait encore un rôle de contrôle moral et se chargeait de l'organisation des charivaris ou des expéditions punitives contre les «Jeunesses» des communautés voisines parfois accusées de voler les meilleurs «partis» du lieu. Au XIXe siècle, la «Jeunesse» de Soignies allait encore en découdre avec la «Jeunesse» de Braine-le-Comte dans les bois qui séparaient les deux localités.

Tout naturellement, la «Jeunesse» participe au Tour. À partir de 1450 même, elle y est présente sous une forme officielle. Les «Jeunes» miment, avec plus ou moins de sérieux, une escorte militaire. Ils prennent pour ce faire toutes les apparences d'un groupement armé. Ils mettent sur pied une hiérarchie qui se compose notamment d'un «capitaine de la Jeunesse» et de divers sergents. Ils préparent leur sortie du lundi de Pentecôte par des exercices où la poudre est abondamment utilisée pour faire grand bruit et grande fumée. Ils portent un semblant d'uniforme et des insignes inspirés ou «empruntés» à une véritable armée en campagne.

Très tôt, ils sont «armés». Mais pas de n'importe quelle manière. Ils ont une prédilection exclusive pour les armes à feu. Et là se marque

 

  1. Toutes les données que nous reprenons ici à propos des «Saudarts dè l' Pintecoûte» sont extraites de G. Bavay, Une marche militaire à Soignies: les «saudarts del Pint'coûte», des origines à la Révolution française, dans Revue Belge d'Histoire- Militaire, t. XXIII-6, Bruxelles, 1980, pp. 489-508.

 

(p.100) l'autre face de leur comportement... car ils sont véritablement des soldats en parade, et ce dans le sens le plus élevé du terme.

Leur arme est surtout utilisée pour faire des bias feus, des «décharges de mousqueterie». On peut encore parler à ce propos de «cambes» (du mot «chambre» qui désigne aussi la partie du canon où la poudre est amenée à exploser). «Tirer lès cambes» ou « lès cambes» (en fait : faire exploser la poudre des chambres) se pratique toujours aujourd'hui à l'occasion des mariages. Ainsi se perpétue une pratique ancienne généra­lement associée à toutes les manifestations de réjouissance collective. C'est de cette manière que l'on accueillait les souverains de passage ; de cette manière également que la «Jeunesse» annonçait et célébrait les mariages ou soulignait les grandes fêtes religieuses.

Le «feu» (décharge collective) est également une manière de jouer avec les nerfs du public. Les enfants pleurent, les «grands» s'excitent un peu. Plus il y a de bruit, plus il y a de fumée... et plus le «Feu» est réussi. Nos «feux d'artifices» se situent bien dans le droit fil de cette vieille tradition.

Les marches militaires de l'Entre-Sambre-et-Meuse ont conservé et développé ces usages. Aujourd'hui, il s'agit presque toujours de proces­sions accompagnées d'une «Jeunesse» déguisée en «garde napoléonien­ne». On peut considérer ces marches comme relevant, dans leur principe, de la même catégorie que le Tour Saint-Vincent. Seule l'évolution histo­rique des deux derniers siècles a introduit une distance plus nette entre le Tour Saint-Vincent et des manifestations telles que la Madeleine de Jumet (nous parlions plus haut de la «terre à Fdanse»), la marche Sainte-Rolende à Gerpinnes mais aussi le cortège du quatrième dimanche d'août à Ath ou certains épisodes de la ducasse de Mons.

Du fait de sa participation au Grand Tour, la «Jeunesse» de Soignies recevait de la bière pour ses réjouissances... ce qui n'a pas manqué de provoquer certains abus. Au milieu du XVIIe siècle, la «Jeunesse» attend le Tour en haut du faubourg d'Enghien. L'interprétation de ce compor­tement s'impose d'elle-même : il s'agit autant de prendre en charge la protection des châsses que d'accueillir saint Vincent au départ du circuit qu'il doit effectuer autour de la Franchise. À la fin du Tour, la «Jeunesse» se rassemble en «escadron rangé à double haye» sur la Grand-Place et tire de spectaculaires décharges de mousqueterie («d'un applaudissement de diverses salves d'arquebusades et de Mousquetades») au moment où saint Vincent revient dans son église 47.

 

  1. M. le fort, Histoire de S. Vincent fondateur et patron..., p. 286.

 

(p.101) On ne peut manquer de rapprocher une telle cérémonie du phénomène médiéval (perpétué de diverses manières aujourd'hui) des «Joyeuses En­trées». Au XVIIe siècle, la «Jeunesse» accueillait sans doute de la même manière les hôtes de marque de la cité sonégienne.

On ne peut donc considérer la «Jeunesse» comme le véritable service d'ordre ou le protecteur attitré de la châsse et des pèlerins. Elle en est plutôt un instrument d'amplification.

Dans le courant du XIXe siècle, les saudarts tendent à changer d'aspect. On préfère désormais habiller les membres de l'«escorte» avec de vrais costumes militaires plus ou moins dépareillés ou simplement «passés de mode». C'est pourquoi, dans maintes régions, prestige historique en plus, les uniformes napoléoniens prennent le dessus. Ils se maintiendront jusqu'aujourd'hui.

A Soignies, on verra notamment des lanciers et des fantassins.

Autour de 1900, ils éprouvent des difficultés croissantes à s'intégrer au Tour. Les autorités religieuses sont de plus en plus réticentes. Et les subsides accordés par l'administration communale semblent s'amenuiser progressivement.

Les saudarts se recrutent de plus en plus dans les quartiers défavorisés de la ville. Bien des membres de l'escouade ne semblent guère partager les sentiments de vénération que le catholicisme du XIXe siècle encourage spécialement. Souvent découragés ou dépréciés, les saudarts finissent par disparaître du Tour au moment même où se développe la procession historique. À ce moment, les saudarts issus de la classe populaire et de la tradition paraissent incompatibles avec les groupes costumés imaginés par la bourgeoisie locale et issus des livres d'histoire de la fin du XIXe siè­cle.

Le «combat» est inégal. Le dernier représentant des saudarts participe seul aux deux ou trois tours qui suivent directement la première guerre mondiale.

Par la suite, le Tour Saint-Vincent ne présentera plus aucun indice permettant de le rattacher au vaste phénomène des « marches militaires » ou «processions armées» de l'Entre-Sambre-et-Meuse... et d'ailleurs.

L'idée cependant connaît une certaine survie. Une légende tenace parle encore des saudarts. Il faut encore «mettre son pied sur le même caillou que l'année dernière». L'idée de faire un bia feu n'est pas entiè­rement oubliée. Les coups de fusil que l'on tire autour des carrières au moment où le Tour entre dans ce secteur sont la trace la plus concrète de cette tradition pluriséculaire à Soignies.

Bien plus, on peut voir dans les deux détachements de «garde napoléo­nienne» qui ont justement, et comme par hasard, leurs sièges à Soignies-Carrières (p.102) une résurgence plus ou moins inconsciente des anciens saudarts, une sorte de nostalgie qui ignore son nom mais qui a curieusement pour effet de faire réapparaître les mêmes comportements aux mêmes endroits. L'histoire de ces deux groupes de «marcheurs» à la manière de l'Entre-Sambre-et-Meuse remonte au début des années 70.

Les saudarts sont toujours là... même s'ils ne font plus partie de la procession proprement dite, ni du Tour. Il leur arrive même de défiler en ville quelques heures seulement après le pèlerinage du lundi de la Pentecôte.

En suivant le chemin du Tour (dit du Lette — du nom d'un des habitants de ce chemin dans le courant du XIXe siècle), on pénètre dans l'agglomération de «Soignies-Carrières».

Ce secteur de la ville s'est surtout développé à partir de 1800. Les nombreux millésimes qui ornent les habitations indiquent les moments forts de l'urbanisation de ce hameau devenu progressivement faubourg de la vieille ville. Le paysage de ce quartier est évidemment marqué de manière décisive par l'exploitation des carrières.

Voici, sur la droite, l'«église des carrières», les bâtiments du «Cercle» et, faisant partie au départ du même complexe, les classes de l'ancienne école primaire des garçons. Nous y reviendrons après un bref passage dans la rue Grégoire Wincqz.

Un peu plus loin, en effet, le chemin «Tour-Lette» débouche sur la rue Grégoire Wincqz, ancienne «rue des Carrières» (jusqu'en 1920). Autrefois, le chemin de la Pallade se trouvait dans l'alignement direct du chemin du Tour et traversait tout le site actuellement occupé par les bâtiments industriels des carrières. Ce chemin aboutissait juste en face des bureaux Wincqz au chemin Mademoiselle Hanicq. Il se poursuivait au-delà, à travers le site d'une carrière actuellement en cours de remblai et rejoignait l'entrée du chemin de la Ghésardrée, côté chaussée du Rœulx. De là, il se prolonge encore par le chemin du Cornet, puis se dirigeait sans doute vers Neufvilles. La mise en exploitation intensive des gisements de pierre bleue a fait disparaître l'homogénéité de cette voie.

Le fait que le Tour du lundi de la Pentecôte emprunte un long tronçon de ce chemin semble pouvoir être considéré comme une preuve de l'an­cienneté (au moins médiévale) de cette voie. Son tracé correspond à une double crête qui se retrouve tant sur la rive gauche que sur la rive droite de la Senne. Cet indice tend également à montrer l'importance révolue de cette voie. Le nombre de vestiges de l'époque romaine que l'on trouve tout au long du tracé chemin Tour-Lette - chemin de la Pallade - chemin du Cornet et des Théodosiens en fait peut-être une voie d'origine romai­ne. Ce dut être, en tout cas, un point de traversée important sur la Senne

(p.103) «naissante». Les affleurements de pierre bleue favorisaient peut-être une traversée «à gué» dans les environs immédiats des anciens bureaux de la société Wincqz.

 

La rue Grégoire Wincqz et l'arrêt à l'église de l'Immaculée-Conception

 

Mais la rue Grégoire Wincqz, sur laquelle débouche le chemin Tour-Lette, ne dut pas avoir une importance moindre. Cette voie porta signi-ficativement le nom de «rue des Carrières» jusqu'en 1920.

L'importance de la rue Grégoire Wincqz dans le paysage sonégien commence à se manifester à partir des environs de 1700, soit au moment du développement des premières grandes exploitations de pierre bleue à Soignies. Avant cette date, il devait s'agir de l'une des dessertes locales pemettant de circuler entre Soignies et Naast.

Jusqu'au début du XXe siècle, le Tour ne s'écartait pas de la rue des Carrières. Après la création de l'église de l'Immaculée-Conception et l'érection de la paroisse de Soignies-Carrières, le Tour fut enrichi d'une halte (avec une messe) dans ce nouveau lieu de culte.

C'est dans la salle du «Cercle» créé à l'ombre de l'église, que les confrères du Tour à Foyas se restaurent de quelques sandwichs avant d'entamer la seconde partie de leur «pèlerinage». Cette halte est évidem­ment nouvelle mais marque bien la manière dont le Tour s'adapte aux cheminements de l'histoire.

Après la messe des pèlerins, le Tour redémarre et rejoint aussitôt la rue Grégoire Wincqz par la rue Général Henri.

La halte suivante se trouve à hauteur de l'école primaire fondée par les sœurs franciscaines en 187948. À l'origine, la cour de l'école était largement ouverte vers la rue. Dès 1879 sans doute, on édifia entre la cour et la rue une chapelle dédiée à saint Vincent. Plus tard, on construisit de part et d'autre de cette chapelle un mur pour clôturer la cour de récréation située à l'avant de l'école.

La chapelle contient une représentation, en grand format, du groupe traditionnel figurant saint Vincent et ses deux fils, Dentelin et Landry.

Le pèlerinage du lundi de la Pentecôte fait halte devant l'école et devant sa chapelle. Une centaine de mètres plus loin, il atteint le point stratégique où se trouve le principal nœud de communication du quartier des carrières, en l'occurrence la place du 30 Juillet. Là se concentre un large éventail de rues créées au fur et à mesure du développement de la population ouvrière. À l'origine, rien n'annonçait l'importance future de

 

  1. R. riche. La vie à Soignies, hier et aujourd'hui..., Soignies, 1947.

 

(p.104) ce site, ni carrefour, ni départ d'une quelconque desserte secondaire. C'est progressivement que diverses voiries sont venues se concentrer sur ce point. Parmi ces voiries, il faut spécialement insister sur le cas de la rue Pierre-Joseph Wincqz, programmée et créée de toutes pièces par un maître de carrières. L'actuelle rue Pierre-Joseph Wincqz se distingue fondamentalement de la rue Grégoire Wincqz par le fait qu'elle apparaît nettement comme le résultat d'une création planifiée.

Progressivement, après avoir rencontré la place du 30 Juillet, la rue des Carrières va se rapprocher de la rivière qu'elle ne franchira cependant pas. Un dernier segment de la rue Grégoire Wincqz reste à parcourir par les pèlerins. Il conduit en face de l'entrée du square Eugène de Savoye.

La rue des Trois-Planches. Comment traverser la Senne ?

On peut s'étonner de la curieuse «épingle à cheveux» que rencontre le Tour à hauteur de la ferme située en face de l'entrée du square Eugène de Savoye. Cette configuration particulière tient au fait que la voirie a été considérablement bousculée dans ce secteur depuis le XIXe siècle, et cela suite notamment à l'installation de la rue Pierre-Joseph Wincqz.

Il faut, pour comprendre l'itinéraire actuel, imaginer le quartier tel qu'il se présentait avant la création de cette longue artère rectiligne due à l'initiative de Pierre-Joseph Wincqz. Pas question avant 1890 de passer directement du site de la future place du 30 Juillet (avant l'heure) au château Wincqz (ou Paternoster). Il fallait, pour atteindre ce dernier, prendre le chemin Mademoiselle Hanicq par l'une ou l'autre de ses deux extrémités, soit donc par l'actuel «entrée» de la gobeleterie Durobor (avant la lettre), soit par la rue Alfred Stekke (côté pont sous la voie ferrée Mons-Bruxelles). Le château Wincqz ne se comprend d'ailleurs qu'en fonction de son ancien accès, côté chemin Mademoiselle Hanicq. L'accès actuel est manifestement, tant dans sa forme que dans ses maté­riaux, de création beaucoup plus récente.

Revenons à la ruelle qui se détache de la rue Grégoire Wincqz en face du square de Savoye. Au XIXe siècle, cette ruelle était le prolongement d'un sentier désigné sur le plan parcellaire de Popp sous le nom de «sentier Baudinet». Ce sentier se détachait du sentier de Naast non loin du moulin du Haut-Tierne (voir ci-dessus).

Autour de l'endroit où le sentier rencontrait la rue des Carrières (ac­tuelle rue Grégoire Wincqz) s'étendait un modeste hameau dont les traces restent visibles aujourd'hui. Certains ont voulu voir dans ce hameau un des premiers sites d'implantation des activités d'extraction de la pierre bleue. Nous y reviendrons en abordant les questions qu'amène à soulever l'examen de la chapelle Bottemanne.

(p.105) À l'entrée de la ruelle, se dresse, à droite, une première chapelle où le Tour marque un arrêt. La carte de Ferraris (1770-1777) place une chapelle près de ce carrefour mais la situe plutôt de l'autre côté de la rue des Carrières, quasiment en face de la ruelle, au point où le square de Savoye se greffe actuellement sur la rue Grégoire Wincqz. Cette ancienne chapelle n'a laissé aucune trace. On remarquera qu'elle se trou­vait, à très peu de choses près, à la même distance par rapport à la collégiale que plusieurs chapelles anciennes rencontrées jusqu'ici (cha­pelle du faubourg d'Enghien, chapelle du Bon Dieu de Gembloux, cha­pelle de la Caffenière).

La chapelle qui se trouve actuellement à l'entrée de la ruelle est dédiée directement et explicitement à saint Vincent : «Érigée en l'honneur de St-Vincent par Pierre Bergeret et Lucie Roland, son épouse, l'an 1872».

Quelques mètres plus loin, les pèlerins atteignent la rue Alfred Stekke. Une déclivité assez brutale se marque à cet endroit. Elle est provoquée par la proximité de la Senne et par la présence d'un méandre nettement dessiné. Le site a, en outre, pu être remodelé par l'exploitation dans ce secteur d'une carrière de calcaire.

(p.106) La rue Alfred Stekke n'est qu'un tronçon récemment détaché de la rue Mademoiselle Hanicq. Avant la création de la rue Pierre-Joseph Wincqz, elle conduisait tout droit, sans rencontrer aucun embranchement, jusqu'à l'endroit où se dresse aujourd'hui la gobeleterie Durobor... et même au-delà.

Aujourd'hui, l'itinéraire du Tour suit d'abord cette rue vers la gauche jusqu'à la nouvelle entrée du château Wincqz. Il bifurque ensuite vers la droite par la rue des Trois Planches.

Cette manière de traverser le secteur de la rue Mademoiselle Hanicq ne remonte qu'à la fin du XIXe siècle. C'est à cette époque que, dans le contexte de l'aménagement de la rue Pierre-Joseph Wincqz, la rue des Trois Planches a été elle-même profondément remodelée pour prendre son tracé actuel.

Avant ces transformations, un sentier (dont il est difficile de déterminer l'importance) joignait directement le sentier Baudinet à l'usine des Trois Planches. C'est par ce sentier, peut-être appelé «chemin de la Planke» (p.107) que passaient les pèlerins49. Le chemin des Trois Planches ne rejoignait pas le point où se rencontrent aujourd'hui la rue Pierre-Joseph Wincqz et le chemin Mademoiselle Hanicq mais plutôt l'entrée du sentier Baudi-net. Malgré les transformations de la fin du XIXe siècle et son abandon progressif, l'ancienne voirie existe encore en grande partie à l'heure actuelle mais serait tout à fait impraticable pour le Tour. Deux tronçons en portent encore clairement témoignage. Le premier se trouve dans le prolongement direct de la ruelle qui nous a permis de rejoindre la rue Alfred Stekke à partir de la rue Grégoire Wincqz. Le rehaussement considérable de la rue Pierre-Joseph Wincqz par rapport au niveau initial dans ce secteur explique la difficile montée qui précède l'accès à cette rue. On peut voir, le long de ce tronçon, diverses maisons anciennes. On y voyait naguère la « chapelle Bottemanne » sur laquelle nous reviendrons bientôt. Ces éléments sont la preuve de l'ancienneté de cet itinéraire. Le second tronçon de l'ancien «chemin de la Planke» se trouve de l'autre côté de la rue Pierre-Joseph Wincqz. Il se signale d'abord par un escalier qui permet de descendre jusqu'au rez-de-chaussée d'une maison manifes­tement plus ancienne que toutes celles qui sont bâties tout au long de la rue Pierre-Joseph Wincqz. Cet escalier marque de nouveau le net rehaus­sement de la nouvelle voirie (rue Pierre-Joseph Wincqz) par rapport au relief primitif et par rapport à l'assiette de l'ancien « chemin de la Planke ». C'est à quelques mètres de là que les pèlerins pouvaient traverser la Senne sur les «Trois Planches». Une allée qui rejoint la rue des Trois Planches en longeant la Senne est la trace de l'ancienne «rue de la Planke». C'est par là que passait encore le Tour à la fin du XIXe siècle.

À l'entrée de l'ancien «chemin de la Planke» se trouvait la remarquable chapelle Bottemanne. Celle-ci a été malencontreusement déplacée il y a quelques années et «rétablie» dans une propriété privée de la chaussée de Mons. Cette chapelle était adossée à une vieille maison qui formait l'angle entre la rue Alfred Stekke et la ruelle conduisant à la rue Pierre-Jo­seph Wincqz.

Cette chapelle remarquable porte plusieurs inscriptions : MDCCLXXXV1 (1786). Ad Majorem Dei Gloriam sur le fronton; Me­mento Dei non peccabis. Christus es... Domine. Sur le pied, on peut encore lire : «Saint Vincent, priez pour nous. Cette chapelle posée par Jean Jh Bottemanne et Me. Th. Escruel, son épouse, l'an 1762». Nous retrouvons de cette manière une manifestation directe du culte à l'égard de saint Vincent.

Autrefois, les pèlerins passaient devant la chapelle Bottemanne et se dirigeaient directement vers les «trois planches» qui permettaient de

 

  1. A. DEMEULDRE, Glossaire toponymique..., p. 130.

 

(p.108) traverser la rivière. Aujourd'hui, ils bifurquent à gauche dans la rue Alfred Stekke et débouchent en face du château Wincqz, actuellement propriété de l'administration communale de Soignies.

Nous revenons par ce biais au chemin des Trois Planches. C'est à la suite de l'industrialisation et de l'urbanisation des carrières que tout ce secteur s'est profondément modifié. C'est notamment dans ce contexte qu'il faut placer la construction de l'usine des Trois Planches. On a, par la même occasion sans doute, construit une nouvelle rue en terrasse, détourné la rivière et construit un pont «en dur» pour franchir la Senne. L'ensemble de ces transformations empêche aujourd'hui de se faire une image précise de l'aspect qu'avait précédemment la traversée de la Senne à cet endroit.

Sur la gauche, un mur de moellons forme l'enceinte du «Parc Pater». En se penchant au-dessus de ce mur, on peut apercevoir la Senne qui passe en contrebas en même temps que les installations de retenue d'eau de la scierie ou «usine des Trois Planches». Un chemin de fer privé (p.109) permettait d'acheminer les blocs provenant des carrières Wincqz vers cette scierie. La ligne se détachait du «concédé» que nous rencontrerons un peu plus haut.

En franchissant «la Planke» ou les «Trois Planches», les pèlerins re­viennent sur la rive gauche de la Senne puis rencontrent un carrefour que viennent rejoindre la rue des Chaufours (à gauche) et la rue Marcas (à droite).

Un peu au-delà de ce carrefour, le Tour fait une nouvelle halte devant une chapelle en pierre bleue : «Cette chapelle fut érigée en l'honneur de Notre-Dame de Tongres par Jacques Joseph Pater, maître de carrières». Si l'on excepte cette chapelle et un monument funéraire conservé dans le parc du Vieux-Cimetière, on ne sait rien de l'importance et de la production des «Pater» au XVIIIe et au début du XIXe siècle.

Ce Jacques Joseph Pater pourrait bien être celui pour qui a été bâtie la maison voisine actuellement occupée par M. et Mme Georges Gauthier.

(p.110) Cette maison, avec son ancienne remise à voitures et son écurie, corres­pond apparemment très bien à ce que l'on pouvait attendre d'une de­meure de maître de carrières au début du siècle dernier.

Cette demeure se trouve juste en bordure du «concédé». On désigne sous ce nom une voie ferrée rattachée à la station de Soignies et «concé­dée» à une société privée autrefois dirigée et administrée par la famille Wincqz. Le concédé était utilisé pour la desserte de toutes les carrières du bassin de l'Ancien Monde. Le pèlerin retrouve dans le voisinage du «concédé» l'allure spécifique des mottes de carrières 1,

 

Chaussée du Rœulx, chaussée de Mons et voie ferrée

L'ancien couvent des Carmes, à l'angle de la rue des Trois Planches et de la chaussée du Rœulx, abrite actuellement une école d'enseignement spécial. Il faut remonter à l'année 1886 pour trouver les premières traces de l'installation d'une communauté des Carmes à Soignies et à l'année 1890 pour assister à l'installation de la communauté à l'angle de la rue des Trois Planches et de la chaussée du Rœulx. On posa la première pierre de la chapelle le 8 mars 1899. L'édifice, dédié à saint Joseph, fut consacré le 28 août 1900. La chapelle fut pendant quelque temps le lieu principal du culte pour la paroisse des Carrières. Par la suite, elle continua à servir de halte le long du chemin du Tour, jusqu'au moment où les pères carmes quittèrent les bâtiments à la fin des années soixante.

Lorsqu'ils atteignent la chaussée du Rœulx, les pèlerins pénètrent dans un nouveau secteur profondément bouleversé à la suite des transforma­tions subies par la voirie depuis deux siècles.

Il faut remonter au XVIIIe siècle pour percevoir les origines des muta­tions en cause.

La chaussée du Rœulx (dite communément « Pavé d'Houdè ») fut tracée en 177650. Elle vint couper l'ancien itinéraire du Tour à peu de distance de son point de jonction avec la chaussée de Mons. La construction de cette dernière remonte quant à elle à l'année 1704 (et suivantes). La création du chemin de fer en 1841 et la construction d'un viaduc, permet­tant dès 1936 aux chaussées de franchir la voie ferrée, achevèrent de disloquer l'ancien itinéraire.

Jusqu'en 1776, le Tour Saint-Vincent atteignait la chaussée de Mons en prolongeant l'actuelle rue des Trois-Planches. Il passait donc directe­ment de cette rue à la rue Prévôt, sans changer de direction. Il traversait ensuite la chaussée et retrouvait, dans l'alignement, le «chemin Vert»

 

  1. R. LEFEBVRE, Une route deux fois centenaire, dans Hainaut-Tourisme, n" 162, février 1974, pp. 34-36.

 

(p.111) ou «chemin des Germes» (actuelle rue des Archers). Il l'abandonnait bientôt et bifurquait brusquement à droite pour rejoindre un tronçon actuellement appelé, au-delà de la voie ferrée, chemin du Tour-Petit-Château.

Après 1776, il semble que l'on ait condamné comme voie carrossable le tronçon (actuelle rue Prévôt) du chemin des Trois Planches situé entre les deux chaussées. Ce tronçon permettait en effet d'éviter trop facilement leur point de convergence. Il s'agissait, par l'interdiction d'utiliser la rue Prévôt, d'obliger les voituriers à se soumettre au contrôle installé au lieu-dit «Borain» ou «bascule du Borain». Ce point, situé au «confluent» des deux chaussées, était le lieu où se percevaient la taxe d'utilisation des chaussées et les amendes en cas de surcharge.

Au XIXe siècle, le prolongement de la rue des Trois Planches (assiette de l'actuelle rue Prévôt) n'est pas repris sur le plan parcellaire de Popp. Il ne sera réinstauré qu'après la suppression des barrières, voire après la construction du viaduc au-dessus de la voie ferrée.

Cette «réapparition» indique la très probable persistance d'une certaine structure utilisable sur le terrain, et ce malgré le silence de la carte. Il semble bien qu'après 1776, le Tour continuait à emprunter l'ancienne assiette du chemin, ne serait-ce qu'en suivant les limites inscrites dans le parcellaire, et négligeait les nouvelles chaussées.

(p.112) Après 1841, à la suite de la construction de la voie ferrée, un nouvel obstacle surgit sur l'itinéraire des pèlerins à hauteur du chemin du «Tour-Petit-Château». L'existence d'une maison de garde à cet endroit reste le signe manifeste qu'on y avait installé un passage à niveau et que, dès lors, le pèlerinage pouvait continuer à s'effectuer en respectant son itiné­raire traditionnel. Il est toujours possible aujourd'hui de recueillir des témoignages qui confirment que le Tour passait bien par ce point jusqu'au moment de la seconde guerre mondiale.

Le grand changement devait intervenir après 1936. Du fait de la cons­truction du viaduc et du réaménagement des alentours de la gare et de la ligne Mons-Bruxelles, le passage à niveau de la rue du Tour-Petit-Châ­teau devenait théoriquement inutile.

Une enquête de commodo-incommodo fut ouverte à ce moment quant à savoir s'il convenait de maintenir l'accessibilité de ce passage à niveau. L'abbé Scarmure, alors doyen de Soignies, fit valoir la tradition séculaire du passage du Tour à cet endroit. Cet argument fut le seul à être accepté pour le maintien du passage à niveau dans ce secteur. Pendant quelques années, avant la seconde guerre mondiale, le Tour continua donc de négliger le moderne viaduc pour passer par l'ancien itinéraire. Les pèle­rins continuèrent à utiliser le passsage à niveau qui assurait la liaison entre la rue des Archers et la rue du Tour-Petit-Château 51.

Il fallut l'établissement de la rue du Viaduc (entre le passage à niveau de la chaussée de Mons et celui de la rue du Tour-Petit-Château) pour que l'itinéraire actuellement utilisé puisse se dessiner de manière com­plète.

Remarquons, avant d'abandonner définitivement l'analyse de l'ancien itinéraire en usage dans ce secteur bouleversé, qu'on y trouvait l'un des rares changements de direction observables sur l'ensemble du circuit. Au carrefour de l'ancien chemin Vert et du chemin du Tour-Petit-Château se rejoignaient deux chemins à longue portée. Les pèlerins y rencontraient un changement d'orientation de 90° vers la droite.

La carte de Ferraris atteste l'existence d'une chapelle du Tour à ce croisement. On en a perdu toute trace aujourd'hui. C'est sans doute à hauteur du passage à niveau mentionné ci-dessus que le Tour rencontrait, avant la construction de la chaussée en 1704, le vieux «Grand Chemin de Mons à Bruxelles»52.

 

51 Nous devons cette information à M. Gérard Sauvage que nous tenons à remercier spécialement ici.

52 A propos de l'histoire de ce chemin, on verra G. Bavay, La création de la chaussée de Mons à Bruxelles...

 

(p.113) Aujourd'hui, au sortir de la rue des Trois Planches, les pèlerins parcou­rent un itinéraire particulièrement chaotique.

Ils tournent d'abord à droite pour rejoindre, par la chaussée du Rœulx, le point où celle-ci s'embranche sur la chaussée de Mons.

Ce secteur a largement perdu de son importance depuis qu'il a été coupé du reste de la ville par la ligne Mons-Bruxelles et surtout depuis la construction du viaduc. Auparavant, c'était l'endroit le plus fréquenté sans doute de toute l'agglomération sonégienne. Après la construction du viaduc, la traversée du chemin de fer ne se fit plus par passage à niveau.

D'ici, le pèlerin aperçoit la perspective de la rue de la Station et peut prendre conscience de la continuité entre elle et la chaussée de Mons. Ici se trouvait le lieu-dit «Le Borain». L'architecture remarquable de certaines maisons s'explique par le fait qu'elles côtoyaient autrefois l'im­portante chaussée de Mons à Bruxelles. Débouchant de la chaussée du Rœulx et tournant vers la gauche, le pèlerin se retrouve sur le tracé originel de la chaussée de Mons à Bruxelles (1704). De cette manière, il se trouve exactement dans le prolongement de la rue de la Station. Bifurquant de nouveau, mais cette fois à droite, le pèlerin quitte la «vieille chaussée» pour franchir le viaduc. Il passe ainsi au-dessus de l'importante ligne Mons-Bruxelles. Nouveau changement de direction à une centaine de mètres de là. Le pèlerin tourne cette fois vers la gauche et pénètre dans la rue du Viaduc. Cette voirie de création récente nous ramène sur l'assiette de l'ancien chemin du Tour.

 

Tour-Petit-Château et Tour-Bras-de-Fer

La carte de Ferraris indique la présence d'une chapelle à proximité de l'endroit où allait s'édifier la maison de garde-barrière évoquée ci-dessus. De cette chapelle, il ne subsiste aucune trace visible.

Nul ne peut dire à quoi renvoie l'expression «Tour-Petit-Château». Il existait certes à cet endroit un «champ du Castillon». Il semble bien qu'il n'ait rien à voir avec un éventuel «castellum» de la période romaine 53. Une possible erreur d'interprétation d'un cartographe du XVIIIe siècle nous cache peut-être un «quesniau», chêne ou petite chênaie disparue assurément depuis le moyen âge.

L'urbanisation de la rue du Tour-Petit-Château date de la fin du XIXe siècle et du début du XXe. Il s'agit encore, et principalement, de maisons de tailleurs de pierre et d'employés de carrières.

Le chemin du Tour rencontre en même temps la rue du Nouveau-Monde et le chemin de Cognebeau. Dans l'angle formé par le chemin

 

  1. A. Demeuldre, Glossaire toponymique..., p. 175.

 

(p.114) du Tour (qui devient ici chemin du Tour-Bras-de-Fer) et le chemin de Cognebeau, la carte de Ferraris signale l'existence d'une chapelle, dont on cherche vainement la trace aujourd'hui.

La descente vers le Calais se poursuit encore quelque peu et l'on découvre bientôt ce petit ruisseau, affluent de la rive gauche de la Senne.

La carte de Ferraris (1770-1777) ne manque pas de donner le tracé du tronçon du chemin du Tour connu sous le nom de «Bras-de-Fer». Sur le plan parcellaire établi vers 1860, ce chemin est bien désigné sous le nom de «chemin du Tour» mais se présente plutôt comme un sentier traversant, sans souci de la structure des parcelles, toute une série de prairies et de champs situés dans les fonds humides du Calais, entre le chemin de Cognebeau et le chemin de Neufvilles.

Il devait s'agir au XIXe siècle d'un simple chemin de terre, sans empier­rement. Peut-être même n'était-il utilisé qu'au moment du Tour et, en autre temps, que par quelques riverains exploitant des terres dans ce secteur.

Pourtant, on ne voit pas quel autre itinéraire le Tour aurait pu emprun­ter dans cette partie de l'horizon sonégien. Cela nous conduit à penser qu'on trouvait ici un second tronçon non carrossable dans le circuit du Tour, tronçon faisant ainsi écho à l'actuelle première partie du chemin Saint-Landry. Le chemin du Tour-Bras-de-Fer aurait été de ce point de vue une sorte de servitude au bénéfice des pèlerins du Tour, servitude permettant la traversée de la large étendue de terres et de prairies située entre le chemin de Cognebeau et le chemin de Neufvilles.

Nous avons vu plus haut que rien n'empêchait un tel usage.

L'intervention de tels tronçons non carrossables dans l'itinéraire du Tour semble montrer que ce dernier ne peut être considéré comme une simple pratique, plus ou moins aléatoire, des chemins existants. Le Tour ne peut se contenter de ces derniers. Son mode d'insertion dans le paysage correspond apparemment à une volonté précise qui semble réclamer des pèlerins qu'ils se tiennent à une certaine distance d'un centre déterminé (la collégiale en l'occurrence). Le Tour apparaît de ce point de vue comme un itinéraire inscrit a posteriori parmi les lignes d'une trame parcellaire et d'un réseau viaire largement préexistants.

Le chemin du Tour-Bras-de-Fer est devenu depuis la fin du XIXe siècle et spécialement à la suite de l'industrialisation et de l'urbanisation qui l'accompagna une voirie à part entière.

Au début de ce siècle, une communauté de carmélites déchaussées décida de s'implanter en bordure de ce chemin. Cette communauté était (p.115) arrivée à Soignies le 1er octobre 1901. Elle s'installa auprès du chemin du Tour-Bras-de-Fer le 30 novembre 190554.

Une niche abritant une statue de saint Vincent (avec ses deux fils, selon le schéma traditionnel) s'ouvre dans le mur qui clôture leur pro­priété.

On accède de cette manière à l'actuelle rue du Champ du Moulin. Ce toponyme rappelle l'existence à cet endroit d'un moulin à vent établi dès le XIIIe siècle à l'initiative du chapitre de Saint-Vincent.

La carte de Ferraris indique la présence à proximité du moulin du chapitre d'une chapelle. Celle-ci n'a pas laissé davantage de trace que le moulin. A l'image de plusieurs autres rencontrées jusqu'ici, cette chapelle se trouvait au point de rencontre du chemin du Tour et d'un chemin important issu directement de l'une des portes de la ville.

Après la traversée du modeste vallon du Calais, le chemin du Tour retrouve un secteur de crête et coïncide dans ses grandes lignes avec l'interfluve entre la Senne d'une part (à droite du chemin) et un ruisseau qui la rejoint au hameau «del Rouge» (sur Horrues) de l'autre.

Le dernier tronçon à parcourir s'appelle simplement «chemin du Tour». Il offre les plus belles vues sur la ville dominée par la collégiale dont on ne perçoit nulle part ailleurs mieux qu'ici toute l'importance par rapport au paysage urbain.

L'avant-dernière chapelle du Tour se présente à l'entrée du chemin du Spodio. L'étymologie de ce toponyme n'est pas très claire. Ame Demeuldre y voit l'évocation d'un terrain parsemé de mares et de fonds humides. Les oiseaux migrateurs venaient encore y faire halte au XIXe siècle 55.

Vers 1770, la carte de Ferraris signale la présence d'une chapelle à ce carrefour. Cette chapelle est désignée sous le nom de «chapelle de M. André» sur le plan parcellaire établi par Popp vers 1860. C'est cette dernière que l'on peut encore voir à l'heure actuelle. On peut lire dans la partie supérieure du «monument» cette invocation qui suit le bord de la niche : «O Marie, refuge des pécheurs, priez pour nous» (1842). En dessous, le texte vient confirmer l'indication qui se trouve sur le plan parcellaire : «chapelle érigée par la famille Germain André en témoi­gnage de sa dévotion envers la mère de Dieu». L'ensemble est en pierre bleue.

Au-delà de ce point, le Tour suit fidèlement le déroulement de la crête et est bientôt rejoint, à droite, par le chemin du Spinoit, qui monte à partir de la porte d'Enghien.

 

54.  R. Riche, La vie à Soignies, hier et aujourd'hui..., pp. 66-67.

  1. A. DEMEULDRE, Glossaire toponymique..., pp. 140 et 145.

 

(p.116) Un peu au-delà de cet embranchement, se dressaient la ferme Ferbus et le moulin de la Tortue. Dans le mur de la grange, on pouvait voir une niche dans laquelle figurait un groupe représentant saint Vincent et ses deux fils. Après la démolition de la ferme, une chapelle moderne a remplacé l'ancienne halte.

 

Dernières foulées

Après cette dernière chapelle, le Tour se précipite vers sa fin. Il n'y aura plus de halte et il ne faut plus perdre de temps si l'on veut que tout soit en ordre et prêt pour la procession. On prend les derniers relais parmi les porteurs des châsses. Les pieds font un peu mal et, si le soleil se met de la partie, il pourrait bien commencer à faire chaud.

On rejoint ainsi le «haut» de la chaussée d'Enghien où des tréteaux attendent les châsses.

Et c'est un peu comme si la foule des pèlerins «relivrait» les reliques aux autorités ecclésiastiques.

(p.117) Au milieu du XVIIe siècle, c'était en effet le moment de «restituer» la relique au chapitre. Cette phase finale est décrite de la manière suivante par le chanoine Le Fort : «... continuant le circuit tout alentour de la Ville, jusques à ce que l'on vient au lieu dit Jonckoire. Là vis à vis de la Censé Delbail, les Cambronistes relivrent le Chef par inventaire, lequel se reprend par les deux plus jeunes Chanoines avant-dits revestus, comme dit est, avec le Thresorier. Et la Procession recommence à marcher en corps avec les mêmes solemnitez et cérémonies, rentrant par la porte, dont elle en estoit sortie»56.

Aujourd'hui comme autrefois, la procession proprement dite (rentrée solennelle des reliques en ville et vers la collégiale) se distingue et se sépare du Tour.

Les pèlerins n'en font plus partie.

Seuls les porteurs habituels des châsses poursuivront leur périple. Sous l'ancien régime, les pèlerins se trouvaient «cantonnés», à partir d'ici, dans un rôle d'accompagnateurs à l'égard du clergé.

Aujourd'hui, pour les Sonégiens, la rentrée solennelle, en procession, des châsses... ce n'est déjà plus tout à fait le Tour. Certes, la procession est bien perçue comme le prolongement et même le couronnement du Tour. Elle s'en distingue cependant dans l'esprit de beaucoup. C'est à ce titre que nous ne l'abordons pas ici. Elle pose en outre des problèmes particuliers qui sont d'une autre nature que ceux que nous avons rencon­trés tout au long du circuit du pèlerinage.

A 10 h 30, au matin du lundi de la Pentecôte, nombreux sont ceux qui peuvent se répéter : «on a fait le Grand Tour».

 

 

M. LE FORT, Histoire de S. Vincent fondateur et patron..., p. 186.

 

20:52 Écrit par Johan Viroux | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |