19/02/2015

1.2 Manifestations avec des caractéristiques partagées par les marches de l'Entre-Sambre-et-Meuse: Djalhê (Jalhay): les Lanciers du grand feu

JALHAY - LE CARNAVAL

 

Située aux confins des Fagnes, à proximité de la Baraque Michel, la commune de Jalhay, bien connue des touristes pour son église à clocher hélicoïdal, est une terre riche d'histoire et qui a conservé de son pas­sé de nombreuses coutumes folkloriques. Le carnaval qui a lieu chaque année le dimanche qui suit le Mercredi des Cendres constitue une attrac­tion très originale et très pittoresque.

En fin de matinée, les chars convergent de tous les hameaux de la com­mune: Surister, Herbiester, Bolimpont, Charneux, Fouyr...

Vers 15 heures, deux cortèges se forment: celui de Jalhay-Fouyr-Surister, et celui de Herbiester-Charneux.

Bientôt ces deux cortèges se regroupent en haut de Jalhay pour parcourir ensuite les rues principales de l'agglomération.

Les nombreux chars et groupes qui composent le cortège évoquent des événements survenus dans la commune ou encore de grands événements mondiaux. Parmi ces groupes, le plus intéressant et aussi le plus typiquement local est celui des LANCIERS. Cette Compagnie qui rassemble des jeunes gens en tenue de lanciers, est formée de deux sections et défile sabre au clair.

A certains moments, le cortège s'arrête et les deux sections se livrent combat en respectant scrupuleusement l'ordonnance traditionnelle des mou­vements.

On se perd en conjectures sur l'origine de ce groupe qui rappelle bien sûr et les armées napoléoniennes et les Marches Militaires de l'Entre-Sambre-et-Meuse.

 

A la fin du défilé, les chars et les groupes font halte devant les auto­rités du village; c'est à ce moment qu'a lieu le "Grand final". Comme l'écrit André VLECKEN, spécialiste de l'histoire de Jalhay, "au moment du grand final, les acteurs et actrices d'un jour présentent leurs rôles. Ceux-ci consistent en chants mimés, couplets satiriques, danses, courts monologues, cris, "paskèyes".

 

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(< in: VA, 22/02/2012)

 

Marquet Léon, Carnaval d’hier et d’aujourd’hui en Ardenne liégeoise, in : Tradition wallonne, 3, 1986, p.35-84

 

(p.53) II. Le carnaval de Jalhay

 

Ce qui fait l'originalité du carnaval de Jalhay, dont le cortège du dimanche de carnaval est très apprécié et attire de nombreux spectateurs au village même, c'est la présence du groupe des lanciers, actuellement au nombre de six et accompagnés d'un tambour-major.

Le hameau de Herbiester possède également ses lanciers et son tambour-major. Comme nous allons le voir, ces deux groupes se réunis­sent le soir autour du grand feu qui se fait aujourd'hui le soir du mardi gras et tous deux figurent le dimanche de carnaval dans le défilé carnava­lesque qu'on peut admirer ce jour-là à Jalhay.

Cependant les deux cortèges de chars et de groupes, celui de Jalhay et celui de Herbiester ne se confondent pas en un seul défilé, mais se présentent l'un après l'autre en gardant entre eux une certaine distance.

Avant de décrire en détails les festivités carnavalesques actuelles, nous allons voir ce que Louis Banneux rapportait en 1928 sur la manière dont elles se déroulaient autrefois. Ce folkloriste a également pu recueillir des détails précieux sur le carnaval de la fin du siècle dernier et sur des déguisements aujourd'hui disparus.

Nous pourrons ainsi suivre l'évolution de ces fêtes en trois étapes. Celles-ci ont été marquées par des changements importants, mais, heureu­sement, les lanciers qui, comme nous l'avons dit, en constituent l'élément le plus original et également le plus intéressant au point de vue folklorique ont subsisté jusqu'à nos jours.

Voyons tout d'abord ce que Louis Banneux écrivait dans le numéro du 17 février 1928 de La Défense Wallonne, d'abord au sujet du carnaval d'autrefois à Jalhay (vers 1860-1870) et ensuite à propos de celui de 1927 ou 1928.

«A Jalhay, le Carnaval, toujours aussi vivace qu'au temps de nos mères-grand, dure trois jours : le lundi, le Mardi gras et le dimanche d'après. D'ordinaire les bandes se réorganisent pour la Laetare.

Voyons les préparatifs.

Au Nouvel An ou l'un des deux dimanches suivants, les jeunes gens réunis décident s'il y a lieu «de faire une bande». Dans l'affirmative, les chefs sont choisis illico. A eux incombe cette lourde tâche : organiser le cortège, louer les costumes, engager les musiciens, choisir la pièce, copier les rôles et les distribuer, fixer les jours des répétitions, recueillir les cotisations, solliciter les autorisations éventuelles, s'entendre avec les chefs des autres bandes afin d'éviter de se trouver simultanément au même endroit, etc.

La population entière se réjouit de l'arrivée du djama.

Les ménagères mêmes se mettent résolument de la partie en préparant des fournées de tartes ou de volumineux plats de gaufres, sans oublier une provision de bouteilles de vieux péket.

 

(p.54) Quiconque possède un fusil, le nettoie et se procure les munitions nécessaires pour exécuter, en compagnie, une salve en l'honneur des bandes qui ne manqueront pas de visiter le village ou le hameau.

 

LA BANDE - SA COMPOSITION

 

Le lundi matin, toute la bande se trouve au local. Les chefs ou lanciers désignent à chacun sa place dans le cortège, selon la beauté du costume.

Il sied de distinguer entre une bande organisée vers 1800-1870 et une de nos jours. Il y a soixante-dix ans, elle comprenait :

a)  le pierrot (costume rappelant assez bien celui de l'ami de Colombine, figure blanchie, chapeau en pointe, canne ornée de rubans) ;

b)  le petteur (chapeau garni de rubans). Muni d'un fouet, il devait le faire claquer en cadence et produire un carillon évoquant assez bien le tic-tac du moulin ;

c)  les deux porte-drapeau (drapeau national) (pantalon blanc, écharpe tricolore en bandoulière, chapeau enrubanné et fleuri) ;

d)  les musiciens (deux violonistes) (rubans au chapeau) ;

e)  les lanciers (vêtus comme les soldats de cette arme, sabre au côté);

f)  la mamzelle avec son garçon d'honneur. C'était un jeune homme déguisé en femme et nippé à la dernière mode ;

g)  les couples de beaux ou de gaies (habits en calicot de toutes nuances, chargés de rubans et de boutons dorés; chapeau fleuri, enrubanné et piqué de petits miroirs resplen­dissants).

Ces costumes, tous variés, avaient été confectionnés par les couturières de l'endroit, mises sur les dents pendant cinq à six semaines ;

h) l'arrière-garde composée des vieux (affublés de défroques ou d'oripeaux, porteurs d'objets divers selon la profession momentanée qu'ils avaient adoptée pour la circonstance, ils déambulaient, précédés d'un accordéoniste).

Le départ donné, la bande s'ébranlait au bruit d'une décharge de mousqueterie et, dans une sarabande indescriptible, avec beaucoup d'ordre cependant — chaque bande ayant à cœur de se distinguer par sa bonne tenue — s'acheminait, à travers les rues du village, vers le home hospitalier du bourgmestre.

Alors commençait le rôle.

C'était une comédie burlesque, écrite en wallon, constituant parfois la parodie d'un événement survenu à quelque famille ou à un habitant de la commune, mais le plus souvent commandée à un spécialiste verviétois fournisseur simultané de l'annonce et de la chanson.

Pendant que d'aucuns préparaient la scène, les masques se répandaient dans le village et s'en revenaient, chacun avec une bacèle au bras.

Une fois les spectateurs rangés sous l'œil vigilant des lanciers, un jeune homme, désigné à cet effet, montait sur une table et 'faisait l'annonce', sorte de prologue résumant le 'rôle'. Pour finir, il invitait l'assistance à aller, le soir, au local de la bande, partager ses divertis­sements.

Mais voici que les stradivarius préludaient pour l'exécution de la chanson. Après chaque couplet, tous les participants répétaient le refrain, suivi d'une danse en rond, d'ordinaire sur l'air de 'Roule ta bosse, Guillaume premier'.

Terminées les libations à la santé du maïeur, le masque reconduisait sa danseuse qui, de son mieux et è la hâte, régalait le cavalier.

 

(p.55) La bande reconstituée reprenait sa marche. Elle s'arrêtait, d'aventure, devant le local d'une autre bande ou la demeure d'un mandataire communal pour 'rendre les honneurs' : le tour de la cour. En reconnaissance, la maîtresse de maison, dans les verres appelés 'plats cous", offrait la goutte à tout le monde, en commençant par le pierrot pour finir par les vieux, au gosier sec.

En chemin, les lazzi pleuvaient dru.

Malheur à l'atrabilaire qui se claquemurait, désireux d'échapper à l'intrigue des plus entreprenants !

Si deux bandes se croisaient, les lanciers, en signe de confraternité, échangeaient une poignée de mains, sous l'égide des drapeaux inclinés.

Remis plus ou moins d'aplomb par le souper, l'aspirant Philémon allait chercher sa Baucis en herbe pour lui faire goûter, jusqu'à satiété, les charmes de la maclote, du carré, de la scottish, de la polka, de la petite polka, de la masurka et de la valse, dans une salle basse, de 25 mètres carrés, à la lueur blafarde et fumeuse d'un crasset, sous les encourage­ments des deux racleurs qui, juchés sur la tablette de la fenêtre, clamaient d'incessants : 'Chassez vos dames!' (21).

 

LA QUADRAGESIME

 

Pendant les vêpres, les bandes se rangeaient dans la rue de l'Eglise. A la sortie de l'office, chaque jeune homme offrait le bras à a jeune fille retenue pour le bal du soir. Puis, précédés des musiciens, les couples gagnaient leur local où l'on renouvelait le 'rôle'.

A minuit, les aubades. Les musiciens, suivis des lanciers, s'arrêtaient face aux danseu­ses, groupées pour la circonstance. Rassasiées de musique... d'anisette et de punch, celles-ci déposaient sur un plateau présenté, avec un gracieux sourire, par l'un des chefs, leur quote-part dans les frais d'organisation du carnaval.

La coutume voulait alors que le chef de famille brûlât dans son jardin une gerbe de paille, afin d'obtenir une abondante récolte de volumineuses pommes de terre (22).

Venons-en au Carnaval moderne.

 

(21)  Dans un article signé Jean Deshougnes, publié dans le journal verviétois Le Courrier (15 avril 1953) et qui, visiblement, s'inspire, sans en donner la source, de la description donnée par Louis Banneux, l'auteur écrit en outre que des «marchands étrangers pénétraient dans la salle de bal, offrant des morceaux d'un pain d'épice blanc et léger sur lequel était grossièrement imprimée l'image d'un cheval. On jouait 'aux couques' et les jeunes, pour plaire aux filles, allaient en gagner à peu de frais toute une provision pour le souper».

(22) Ce journaliste écrit aussi que, le mardi du carnaval, on servait dans toutes les cuisines de la soupe aux choux de Jalhay; celui qui n'en mangeait pas serait la proie de «mouchettes». De son côté, dans une note accompagnant son article, Louis Banneux écrivait qu'on dit en Ardenne qu'il faut, le Mardi gras, manger du chou vert ou de la choucroute pour être à l'abri des piqûres de moustiques et pour se préserver de maux de ventre. Un article publié dans La Libre Belgique du 9 mars 1960, prétendument d'après les souvenirs d'un Jalhaytois octogénaire, reprend la description du carnaval donnée par Louis Banneux et l'article du Courrier, en ajoutant cependant deux précisions nouvelles: les vendeurs de pains d'épice y sont dits venir de Sourbrodt, et en ce qui concerne le premier Jeudi gras, son nom: «jour gras des Allemands» viendrait du fait qu'il coïncidait avec le premier jour de liesse à Malmedy.

 

(p.56) Bien des généralités ci-dessus sont toujours de saison. Toutefois, le pierrot et le petteur sont remplacés par un tambour-major; la musique n'est plus aussi rudimentaire : les violo­nistes sont suppléés par une clarinette, un bugle, une trompette, un trombone, un tuba et une caisse roulante, c'est-à-dire un petit orchestre capable de jouer d'entraînants pas redou­blés ; les couturières sont exemptes d'énervement : les travestissements viennent de la ville ; il y a deux couples de lanciers : des blancs et des jaunes; le 'rôle' est constitué par une comédie wallonne d'un auteur en renom ; l'annonce et la chanson sont l'œuvre d'un barde du terroir ; les jeunes filles doivent se présenter seules à l'endroit désigné pour la représen­tation : 'on ne les ramasse plus' ; le bourgmestre, les échevins et les conseillers communaux sont invités à venir, au son d'une vibrante Brabançonne, à la rencontre de la bande, escortés par les lanciers, sabre au clair.

 

AU GRAND FEU

 

En 1927, outre la défense du port du masque dans les rues et les lieux publics à partir de 18 heures, l'arrêté communal interdit le port d'armes en métal, ainsi que les détonations d'armes à feu (39).

Il faut noter que, de nos jours, les sabres des Lanciers de Jalhay et Herbiester, de même que leurs fourreaux, sont faits de bois peint. Seul, le tambour-major a un sabre d'acier, mais il est cadenassé dans son fourreau. La tradition rapporte qu'il y a longtemps, bien avant la guerre 1914-1918, un groupe de Lanciers de Herbiester, ayant un peu trop bu au cours de sa tournée, s'était querellé avec les Lanciers d'une bande de Jalhay et qu'un de ceux-ci avait été blessé d'un coup de sabre. Le bourg­mestre avait aussitôt pris un arrêté interdisant le port de sabres en acier.

D'après la brochure intitulée Jalhay au passé et au présent rédigée par E. et G. Vitrier, publiée par le Syndicat d'Initiative de Jalhay, en

 

(35) Nous remercions particulièrement M. Guy Vitrier, M. Victor Raquet (75 ans) et M. Louis Raway (76 ans) pour leur collaboration à notre enquête sur place.

(36) Archives communales de Jalhay (A.C.J.), Délibérations du conseil, séance du 2 mars 1921.

(37) A.C.J., Registre des procès-verbaux, séance du 31 janvier 1923.

(38) A.C.J., id., 4 février 1925.

(39) A.C.J., id., 20 février 1927.

 

(p.63) 1981, cette rixe aurait eu lieu en 1893 (40). Cependant, nous n'avons pas trouvé trace dans les archives de la commune de Jalhay d'ordonnance antérieure à celle de 1927, citée ci-dessus, qui défend le port d'armes en métal.

Anciennement, ceux qui désiraient se masquer devaient se faire ins­crire à la maison communale et porter un numéro. En effet, lors des «intrigues», l'anonymat aurait pu donner l'occasion de se livrer à des déclarations blessantes ou calomnieuses, par exemple lors des Mardis gras, où on allait «intriguer dans des maisons du village» (41). Le déguise­ment consistait souvent en une espèce de cagoule formée d'une taie d'oreiller appelée bâyore et en un domino (one afûlôre neûre).

Comme on le voit d'après l'arrêté de 1925 et l'affiche de 1913, le lundi était également consacré au carnaval alors qu'aujourd'hui ce n'est plus que le Mardi gras et le dimanche suivant. De plus, les hameaux éloignés n'étaient pas oubliés : l'annonce du carnaval était faite le lundi matin à Surister, l'après-midi de ce même jour à Herbiester. Le mardi, le tambour-major allait «faire l'annonce» dans la cour de l'école de Charneux où l'on récitait une «paskèye»; l'après-midi, c'était le tour de Foyr. Les «bandes» se répartissaient les hameaux à visiter.

Alors que le «rôle» a disparu de la tradition, il tenait autrefois une place importante dans le déroulement de la fête : si quelqu'un s'était livré à une furdèle (une fredaine) au cours des mois précédant le carnaval, il pouvait être assuré de la voir rappelée dans un couplet satirique. Souvent, les couplets étaient chantés par un homme déguisé en femme. Sur les quelques chars simplement décorés de branches de sapin et de quelques rosés en papier, on représentait par exemple un dentiste, un boulanger ou un navire et il y avait chaque fois une chanson appropriée (42). Là où il y avait des filles, on dansait, puis on se restaurait et l'on buvait avant d'aller recommencer plus loin.

Nous allons maintenant décrire les manifestations carnavalesques auxquelles on peut actuellement assister à Jalhay, le Mardi gras et le

 

(40) Selon un témoin de Jalhay, M. Victor Raquet (75 ans), le «Lancier» blessé, qui avait eu l'oreille entaillée par un coup de sabre était son oncle Joseph Defraiteur. Cet incident était arrivé le Mardi gras et une ordonnance de police avait été prise aussitôt pour interdire les armes de métal. Le dimanche suivant, les lanciers de Jalhay étaient armés de simples bâtons en guise de sabres, mais ceux de Herbiester s'étaient fabriqué entretemps des sabres de bois. M. Louis Raway nous a raconté que le garde-champêtre avait voulu les arrêter et les conduire chez le «mayeur» et qu'alors, en riant, ils avaient dégainé leurs sabres factices.

(41) Le quatrième Jeudi gras s'appelait «jeudi des Allemands». Voir également, n. 22: le «jour gras des Allemands».

(42) M. Louis Raway se rappelle avoir vu, dans sa jeunesse, quand il habitait Surister, un «rôle», avec un homme costumé en ours.

 

(p.64) dimanche suivant. Remarquons que le Lundi gras n'est plus fêté. Au début de l'après-midi du Mardi gras, les lanciers au nombre de six, précédés d'un tambour-major et accompagnés de musiciens parcourent le village. Ils défilent deux par deux, portant alternativement le sabre pendant au côté ou levé bien droit, puis, faisant demi-tour, se font face et, levant haut leurs sabres, les frappent l'un contre l'autre. Dans une autre figure, ils croisent leurs sabres qui forment un V renversé.

De nombreux arrêts ralentissent le cortège. Les participants, lanciers et musiciens entrent à la maison de ville, chez les échevins ou chez des amis où ils reçoivent à boire. Ils font le tour du village, et cette tournée occupe tout l'après-midi.

La coutume du grand feu du dimanche de carnaval avait été aban­donnée mais a été reprise depuis 1978; cependant elle a été avancée au soir du Mardi Gras. Notons que ce feu est allumé par les derniers mariés comme c'est généralement le cas en Ardenne. Le soir, à la lueur des torches portées par des villageois dont certains, surtout des enfants, sont (p.68) déguisés, les Lanciers de Jalhay, accompagnés de musiciens, se rendent dans une prairie située à mi-distance entre Jalhay et Herbiester, où un énorme tas de fagots a été préparé pour le grand feu. Là viennent les rejoindre les Lanciers de Herbiester dont l'uniforme, comme nous le verrons plus loin, diffère par sa couleur de celui des Lanciers de Jalhay.

Quant au cortège du dimanche, dans lequel figurent de nombreux chars, dont certains sont traînés par des chevaux parés, comme à Sart et à Tiège, de leurs colliers et de leur harnachement de fête, il est très important et rassemble plusieurs sociétés de musique avec leurs majoret­tes.

Les chars sont splendidement décorés et les costumes, particulière­ment soignés, s'inspirent du folklore européen. Aussi ce spectacle attire-t-il de nombreux spectateurs venus de Verviers et d'autres villes des envi­rons alors qu'au Mardi Gras, acteurs et spectateurs sont uniquement les gens du village.

Comme nous l'avons dit déjà, les cortèges de Jalhay et Herbiester, dans lesquels les Lanciers sont de nouveau à l'honneur mais accompagnés de majorettes, ne se confondent pas en un seul défilé mais se présentent l'un après l'autre en laissant entre eux un certain intervalle.

(p.70) Si, une année, le cortège de Jalhay précède celui de Herbiester, cet ordre est inversé l'année suivante. On constate que la rivalité entre bous (les bœufs, surnom des habitants de Jalhay) et singles (sangliers, à Her­biester) reste vivace (43).

 

Quelle est l'origine des Lanciers de Jalhay?

 

Dans une petite brochure d'André Vlecken intitulée Jalhay, terre d'histoire et haut-lieu du tourisme, publiée vers 1946, sous le patronage de Commissariat général au Tourisme et du Syndicat d'Initiative de Jal­hay, l'auteur écrit d'abord que le groupe des lanciers, défilant sabre au clair, puis se faisant face pour se livrer à un assaut au sabre dont les mouvements n'ont jamais varié, donne au carnaval de Jalhay un caractère typiquement local. Il ajoute que les jeunes gens mettent un point d'honneur à «faire le Lancier» au moins une fois dans la vie et que, si ce privilège leur échoit, ils en sont très fiers.

Au sujet de leur origine, il déclare que, malgré ses investigations et de nombreuses conversations avec les anciens du village, il n'a pu trouver une explication plausible relative à l'origine de ce groupe.

Serait-ce, se demande-t-il, un souvenir de l'époque napoléonienne ou bien une survivance du temps des processions armées, un peu comme les marches militaires de l'Entre-Sambre-et-Meuse? Il est fort possible, selon lui, que ce groupe ait abandonné sa mission de protection pour n'être plus qu'un groupe figurant dans les cortèges de carnaval (44). Comme les Gilles de Binche, écrit-il enfin, les Lanciers de Jalhay ne participent jamais à des manifestations carnavalesques en dehors de leur commune.

Voici maintenant notre opinion personnelle sur ce problème.

En réalité, la mission consistant à escorter en armes une procession religieuse, comme cela a du être le cas lors du pèlerinage des Sartois à Malmedy, et qui est à l'origine des célèbres «marches» de l'Entre-Sambre-et-Meuse, n'est qu'un aspect de l'activité multiple de l'association traditionnelle appelée la «Jeunesse», dont nous avons déjà parlé à propos des «robins» de Sart et du «Courrier».

Comme on le constate aujourd'hui encore en certains villages, c'est le Jeunesse qui organisait les fêtes, la ducasse, les bals et également le Carnaval.

 

(43) En 1985, un char du cortège du dimanche, fabriqué par les jeunes gens de Jalhay, montrait un mannequin déculotté figurant le tambour-major de Herbiester, comme le proclamait une inscription satirique.

(44) Ces deux suppositions sur l'origine des «Lanciers» ont été reprises dans la brochure Jalhay au passé et au présent déjà citée.

 

(p.71) A Binche, par exemple (où, entre parenthèses, la ville acheta, en juin 1618 un chapeau orné de plumes au capitaine de la Jeunesse et à l'alfer - porte-drapeau), l'Administration municipale, en 1797, à la suite d'une requête de plusieurs jeunes gens, autorisa le port du masque «consi­dérant que les trois derniers jours de carnavaille sont ceux qui de tous temps ont été des motifs de réjouissance pour la Jeunesse » (45).

A Malmedy, en 1838, on permet à la Jeunesse de faire le tour de la ville, musique en tête, avec ses drapeaux, le samedi précédant le carnaval, et de se masquer les lundi et mardi de carnaval, ainsi que de «brûler les mascarades » pendant la soirée du Mercredi des Cendres et enfin de faire le tour de la ville avant et après (46).

Nous avons montré dans cette étude consacrée à l'origine de la Haguète de Malmedy que son costume, de même que celui du Trouv'lê, a dû être celui porté par le capitaine de la Jeunesse.

Si les jeunes gens se déguisaient au carnaval, ils aimaient également tirer des feux de salves, non seulement lors des processions et des fêtes mais aussi lors des mariages.

Ils aimaient particulièrement endosser des habits militaires. On lit par exemple qu'à Montigny-le-Tilleul, en 1765, lors de l'installation du nouvel abbé d'Aulne, les jeunes gens, en costume militaire, à pied et à cheval, vinrent l'accueillir et faire des salves de mousqueterie(47).

De même, en 1781, quand Mgr de Lichtervelde rendit visite à l'ab­baye de Saint-Gérard, une compagnie de paysans habillés en hussards vint à sa rencontre (48).

Rappelons qu'à Jalhay, en 1923, une ordonnance communale défend les salves au passage des bandes.

Autrefois, les militaires achetaient et conservaient leur uniforme. C'est ce qui a dû permettre aux membres de l'association de Jeunesse de Jalhay, désireux de briller devant les jeunes filles sensibles au prestige de l'uniforme, d'endosser au carnaval des costumes militaires empruntés sans doute à des conscrits du village, en l'occurrence des uniformes de Lanciers.

 

(45) S. Glotz, Le Carnaval de Binche et les archives communales, dans le Catalogue de l'exposition «Le carnaval en Wallonie», Fédération du Tourisme du Hainaut, Mons, 1962, p. 44. Notons que, parmi les trois signataires de la requête présentée à l'Administra­tion communale, figure un certain François Gaillart qui, en 1795, comme nous l'apprend un texte d'archives, était «habillé en habit de masque qu'on dit icy habit de Gille», p. 41.

(46) M. lang, Le très ancien carnaval de Malmedy, dans le Catalogue de l'exposition Le carnaval en Wallonie, p. 74. Voir aussi Haguète et Hape-Tchâr, p. 154.

(47) J. Roland, Escortes armées et marches folkloriques, coll. Folklore et Art populaire en Wallonie, vol. IV, 1973, p. 55.

(48) Ibidem.

 

(p.72) Il n'est guère possible de préciser la date de naissance de ces groupes de Lanciers du carnaval de Jalhay, mais Louis Banneux signale que des Lanciers jaunes et blancs figuraient déjà dans les bandes et cortèges de 1860-1870.

Grâce à M. Guy Vitrier, nous avons pu faire reproduire une photo­graphie appartenant à M. Michel Parotte, datant de 1926. On y voit trois Lanciers de Jalhay ainsi que le tambour-major. Deux des lanciers ont un pantalon et des brandebourgs blancs à leur dolman et le troisième porte un uniforme foncé. On peut remarquer que les schapskas qui, de même que les uniformes, sont authentiques, ont conservé le panache en crins blancs ou rouges, de l'uniforme de l'armée belge, mais qu'en outre ils ont été ornés de plumes de fantaisie.

Derrière les Lanciers, on remarque deux personnages en domino noir dont le masque, traditionnel de Jalhay, où il est appelé bâyore, consiste en une taie d'oreiller percée de trous pour les yeux et la bouche et qui est complétée par un bonnet blanc (49).

 

(49) Nous avons pu examiner à Jalhay, grâce à l'obligeance de M. Michel Parotte, que nous remercions, un costume ancien de Lancier authentique datant d'avant 1914 et qui a été porté au carnaval. Les brandebourgs sont de couleur blanche et il a perdu les épaulettes. Le bord des manches est de couleur amarante. Derrière le col, on peut lire le chiffre 13445. Le shapska que nous avons vu était orné de son soleil en cuivre jaunes sur le devant de la bombe et la plaque portait le numéro du 2' régiment des lanciers.

 

(p.74) De nos jours, si l'allure générale des uniformes portés à Jalhay et Herbiester lors du carnaval rappelle toujours celle des anciens lanciers de l'armée belge, les costumes ont subi des modifications qu'il est intéres­sant d'étudier au point de vue folklorique.

L'une d'entre elles est la couleur des pantalons qui, à Jalhay, sont rouges, verts ou bleus et ornés de galons de fantaisie.

A Herbiester, les pantalons, de même que les brandebourgs des dolmans sont uniformément de couleur rouge vif. Les épaulettes sont jaunes.

Une autre modification importante concerne le panache du schapska qui, au lieu d'être formé de crins blancs ou écarlates, se compose de hautes plumes d'autruche multicolores. Les casques des Lanciers de Her­biester ont toutefois conservé le panache de crins en y ajoutant ces mêmes plumes colorées.

Quant aux dolmans, les manches n'en sont plus bordées d'étoffe de couleur, et des brandebourgs de couleur blanche ou jaune sont plats au lieu d'être tressés et arrondis. Un des lanciers de Jalhay arbore, de plus, une large bandoulière verte et une large ceinture de même couleur ornée toutes deux d'étoiles argentées; la ceinture est garnie de franges dorées.

Quant aux sabres, ils sont faits de bois peint, de même que les fourreaux, et sont ornés d'un gros pompon de laine de couleur.

Le tambour-major de Jalhay est vêtu d'un dolman bleu foncé sur lequel passe une large bandoulière verte ornée d'étoiles. Sa ceinture verte, également ornée d'étoiles, comporte une frange dorée. Il est coiffé d'un bonnet à poils noirs, surmonté d'un panache de plumes vertes et blanches et porte une canne noire avec un gros pommeau de cuivre.

Celui de Herbiester se distingue par un uniforme noir avec des brandebourgs jaunes, orné d'une large bandoulière et ceinture rouges avec une frange blanche. Il porte un sabre au côté, est coiffé d'un haut bonnet à poils surmonté d'un panache de plumes noires et blanches et tient une canne rouge.

Il est possible que le groupe des Lanciers de Herbiester, rival de celui de Jalhay ait été créé par émulation un peu plus tard que ce dernier, à une date qu'on n'a pas pu préciser. Cependant on a pu lire que ce serait vers 1893 que se produisit une rixe entre les Lanciers de Jalhay et ceux de Herbiester, ce qui amena l'autorité communale à interdire le port de sabres en acier.

 

Quoi qu'il en soit, le spectacle des Lanciers de Jalhay et Herbiester, exécutant d'un air martial leurs exercices traditionnels, confère au car­naval de ces deux villages fagnards un caractère très attachant et surtout très original que l'on ne trouve nulle part ailleurs.

 

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(in: VA, 13/02/2013)

 

 

22:33 Écrit par Johan Viroux | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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