19/02/2015

1.2 Manifestations avec des caractéristiques partagées par les marches de l'Entre-Sambre-et-Meuse: Sinzêye (Senzeille)

Jules Vandereuse, Curieuses coutumes carnavalesques à  Senzeilles, in : La Vie W., 1956, p.117-125

 

Une après l'autre, les anciennes cou­tumes qui ont fait la joie de nos aïeux, se déforment, se modifient ou dispa­raissent.

Aussi, pendant qu'il en est temps encore, que les derniers témoins de ces réjouissances populaires ne sont pas passés de vie à trépas, il faut se hâter de les sauver de l'oubli, en leur donnant la seule forme réellement conservatrice, la forme littéraire.

Tel est le cas pour le carnaval de Senzeilles (arrondisse­ment de Philippeville), complètement oublié depuis près de huit lustres.

Voyons en quoi il consistait.

 

 

Nomination  des  chefs

Fin janvier ou début de février, la jeunesse masculine de l'endroit se réunissait; selon l'expression consacrée, on « pas­sait les charges », c'est-à-dire qu'on procédait à la nomination de ceux qui auraient un rôle à remplir dans les cortèges du carnaval.

Ces cortèges comprenaient normalement un certain nom­bre de personnages que je citerai suivant l'ordre dans lequel (p.118) ils étaient placés lors des sorties du mardi gras et du diman­che du grand feu (quadragésime).

—  Un sergent sapeur.

—  Une douzaine de sapeurs.

—  Un tambour-major.

—  Quatre musiciens, dont un tambour.

—  « La   Cour »   à  cheval,   composée   de   Monseigneur,  le greffier et l'avocat.

—  Une vivandière, un boursier.

—  Quatre  officiers.

—- Un groupe de voltigeurs.

—  Quelques gendarmes.

—  Un groupe de zouaves.

—  Deux sergents.

—  Quatre boûrias (bourreaux).

—  Quatre poûdreûs, (« poudreurs »).

—  Le commandant.

Ce dernier, à cheval également, se tenait sur le côté et allait de la tête à la queue du groupe.

Ces différents postes étaient mis aux enchères et adjugés à ceux qui payaient le plus grand nombre de « pots » (deux litres de bière). Le pot coûtait quarante centimes.

Les places de sergents étaient les plus haut cotées, parce que ces gradés conservaient pour eux l'argent qu'ils rece­vaient en cours de route. Leur tenue consistait en un panta­lon blanc, une tunique gros vert et un képi.

L'emploi de vivandière (homme travesti coquettement comme les cantinières de nos « marches" militaires) était également assez recherché. Aussi, ne passait-il jamais moins de 40 à 50 pots. Le bénéfice réalisé sur la vente du genièvre contenu dans le petit baril traditionnel, lui revenait. En outre, il était d'usage de ne pas rendre la monnaie lors du paiement clés consommations bues, ce qui augmentait encore sensible­ment le gain de la journée. Enfin, lorsque le contenu de son baril baissait, la vivandière ne se faisait aucun scrupule de le remplir en y ajoutant de l'eau, lorsqu'elle passait à proximité d'une pompe.

Monseigneur, le greffier et l'avocat étaient vêtus assez coquettement : un manteau de velours jeté sur les épaules, une culotte courte et des bas longs. Comme couvre-chef, une toque avec plumes.

Ordinairement,   l'accoutrement  des   boûrias   consistait  en (p.119) un pantalon blanc, une jaquette déchirée, un vieux chapeau garni de plumes, des guêtres. Et, afin de pouvoir procéder aux pendaisons, en cours de route, ils étaient pourvus d'un marteau, d'un crampon et d'une corde.

Les officiers, sapeurs, zouaves, gendarmes, tambour, etc..., se rendaient chez un costumier de Philippeville qui leur louait les uniformes nécessaires pour les sorties du mardi gras et du dimanche suivant.

Les poûdreûs s'habillaient à meilleur compte : un pan­talon blanc, une chemise blanche et une barrette de même cou­leur. En main, ils tenaient un petit sac en toile contenant de la farine.

 

Le  mardi gras

Le matin, vers sept ou huit heures, le tambour-major allait chercher le tambour et, ensemble, ils faisaient le tour du vil­lage. C'était une invite à tous les intéressés de s'apprêter pour participer au prochain cortège.

Après cela, les deux mêmes personnes allaient prendre à leur domicile, les membres de la Cour : Monseigneur, l'avo­cat et le greffier. Accompagnés de ces dignitaires, le tapin et son chef recommençaient le tour de la localité, et les person­nages devant jouer un rôle dans le cortège prenaient place dans les rangs lorsqu'on passait à proximité de leur demeure. Le groupe grossissait ainsi insensiblement et se trouvait être au complet lorsque la tournée était finie.

Un troisième tour se faisait, ensuite, avec tous les partici­pants. Avant de se mettre en marche, chacun d'eux versait sa quote-part (1 franc ou 1 fr. 50 or) dans la bourse commune, afin de réunir les premiers fonds nécessaires au payement des musiciens et des boissons à prendre en cours de route. Car, on avait soin de ne passer aucun cabaret et d'y commander un nombre de « pots » proportionné au nombre de personnes composant le groupe.

Vers onze heures, une halte avait lieu en face de l'église et il était donné lecture des « lois ». Je les reproduirai plus loin.

Après cette lecture faite par l'avocat, ce dernier, ainsi que Monseigneur et le greffier, abandonnaient leurs chevaux qui étaient mis en place, et le cortège se remettait en marche pour effectuer un nouveau tour du village. Au cours de celui-ci, les poûdreûs, au moyen de leur petit sac de farine, poudraient (p.120) les jeunes filles qu'ils rencontraient. Elles pouvaient, toute­fois, échapper à ce petit désagrément en payant un a pot ».

De leur côté, les sergents réclamaient la même chose, soit quarante centimes, à tous les étrangers et mariés se trouvant sur leur passage. Si ceux-ci ne voulaient pas s'exécuter de bonne grâce, les boûrias, appelés à la rescousse, menaçaient de les pendre. Cette menace restait-elle sans effet, ils atta­chaient une corde à l'une des jambes du récalcitrant et ils le pendaient, la tête en bas, à une clenche de porte ou à un cram­pon quelconque. La victime restait dans cette position incom­mode jusqu'au moment où elle criait « pot ! ». Elle était alors déliée et payait son amende. Il est bien entendu que, dans ce cas, l'argent reçu n'allait pas grossir la bourse des sergents, mais était bu avec les boûrias. Il n'était procédé à la pendai­son, faut-il le dire, que lorsqu'on se trouvait en présence d'une personne connue. Bien des lurons refusaient de payer un « pot » à la première demande, pour avoir le plaisir d'être pendus.

Les membres de la Cour s'arrêtaient à chaque maison et on leur remettait des œufs, du lard, un peu de monnaie. Il était tenu juste compte, dans un registre, de l'argent reçu ainsi que des dépenses effectuées et, aussitôt la tournée finie, on procédait à la vérification des comptes. Les œufs et le lard étaient déposés dans une hotte portée par un homme de bonne volonté.

Avec les produits de cette quête, vers quatorze heures, un repas en commun était préparé pour la jeunesse. Le soir, vers dix-neuf heures, avait lieu un souper dans les mêmes con­ditions.

 

 

 

21:07 Écrit par Johan Viroux | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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